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Vot.eV.HE A. 1253
L« .
LES CINQ LIVRES
DE
F. RABELAIS
Livre I : Gargantua
TIRAGE A PETIT NOMBRE
Plus 2 5 exemplaires sur papier de Chine et 2 5 sur papier
Whatman, avec épreuves des gravures avant la lettre.
Il a été fait un tirage en Grand Papier ainsi composé :
i5 exemplaires sur papier de Chine (n<^" i à i5).
i5 — sur papier Whatman {n^* 16 à 3o).
170 — sur papier de Hollande (n^" 3i à 200).
200 exemplaires, numérotés.
Les exemplaires en papier de Chine et en papier What-
man de ce dernier tirage contiennent les gravures en double
épreuve, avant et avec la lettre.
LES CINQ LIVRES
DE
F. RABELAIS
PUBLIES
AVEC DES VARIANTES ET UN GLOSSAIRE
PAR P. CHÉRON
ET ORNES DE
Onze Eaux-Fortes par E, Boilvin
Livre I : Gargantua
PARIS
LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES
Rue Saint-Honoré, 338
M DCCC LXXYI
•\
f '
/
/
NOTE DE L'ÉDITEUR
ous ne voulons pas laisser paraître cette nou-
velle édition des œuvres de Rabelais sans
donner aux amateurs quelques explications
sur les gravures dont elle est ornée. « Esti-
mant, disions-nous lors de la publication
des Voyages de Gulliver, que rien n*est moins artistique
qu'une composition dans laquelle se trouvent réunis des
personnages entièrement disproportionnés de taille, nous
avons exclu tous les sujets de ce genre. » Si nous avions
pensé devoir procéder ainsi dans ce dernier ouvrage, dont
l'auteur, par la précision et l'exactitude des détails, cherche
à donner à ses fictions l'aspect de la vraisemblance, à plus
forte raison devions-nous le faire pour l'œuvre de Rabelais,
qui, lui, n'était nullement possédé d'un semblable souci. A
chaque instant il perd de vue les proportions qu'il a don-
nées à ses personnages ou aux objets qui les environnent, et
Gargantua, qui vient de s'asseoir, sans se gêner, sur le som-
met des tours de Notre-Dame, causera bientôt avec des inter-
locuteurs dont la voix ne pourrait parvenir jusqu'à lui et
entrera avec eux dans des maisons qui s'élèveraient à peine à
la cheville de son pied.
Chez Rabelais tout est allusion et symbole. Les grotesques
exagérations de son récit ne sont pour lui qu'un moyen de
6 NOTE DE l'Éditeur
faire passer les dures vérités qu'il veut dire. La grandeur
physique de ses héros n*est que l'image de leur grandeur
iporale et intellectuelle, et ils ne font usage de leur force
que pour le bien des hommes : car c'est l'amour de l'huma-
nité qui est la note dominante chez Rabelais, et qui fait le
fond de son œuvre. Gargantua et Pantagruel sont les types
des souverains puissants et bons, qui ne font la guerre que
pour aller au secours des opprimés. Pantagruel va spontané-
ment au-devant de Panurge, qui est la personnification du
peuple souffrant et travaillant ; il entreprend avçc lui un long
voyage, lui fait toucher du doigt tous les abus dont il a été
victime, et l'amène finalement devant la Dive Bouteille à la-
quelle il doit se désaltérer, c'est-à-dire prendre sa part des
jouissances de ce monde.
On le voit donc, l'œuvre de Rabelais est éminemment
philosophique, et nous devions, dans les sujets destinés à la
décrire et à la raconter, concilier le sérieux du fond avec le
comique de la forme, en évitant de tomber dans le bur-
lesque. Voici, d'ailleurs, dans leur ordre, les sujets que
nous avons choisis :
1° V Éducation de Gargantua. — C'est l'éducation et
l'instruction d'après la nature, remplaçant les procédés sco-
lastiques dont l'intelligence de Gargantua avait d'abord été
la victime. — Liv. I, chap. a3.
a<* Gargantua au château du Gué dtVède. — Gargantua
fait la guerre pour venir au secours des opprimés. — Liv. I,
ch. S6.
S° Rencontre de Panurge, que Pantagruel prend sous sa
protection pour le sauver de la misère et de l'ignorance. —
Liv. II, ch. 9.
4° Discussion entre Panurge et Thaumaste. — Triomphe
du bon sens populaire sur les raisonnements des sophistes. —
Liv. II, ch. 19.
5° Panurge mange son blé en herbe. — Panurge, homme
du peuple devenu riche tout à coup, gaspille rapidement
tout son bien avec l'imprévoyance de celui qui n'est pas
habitué à posséder. — Liv. III, ch. 2.
NOTE DE l'Éditeur
6^ Songe de Panurge, — Nous devions forcement consacrer
un sujet à la fameuse discussion sur le mariage; celui-ci
nous a fourni l'occasion, très-rare dans Rabelais, de met-
tre une femme en scène. — Liv. 111, ch. 14.
7® Les Moutons de Dindenault. — Un épisode qui ne
fait pas réloge de Panurge, mais qui est tellement populaire
que nous ne pouvions manquer de lui donner place dans
i^otre suite de gravures. — Liv. IV, ch. 8.
8® Pantagruel chez les Papimanes. — Abus dans le clergé.
— Liv. IV, ch. 5o.
9° Le Tribunal de Grippe- Minault. — Abus dans la
magistrature. — Liv. V, ch. i3.
10° Panurge devant la Dive Bouteille. — Fin du voyage
de Pantagruel et de Panurge, et conclusion de l'ouvrage. —
Liv. V, ch. 45.
Tel est le plan que nous avons suivi pour le choiiL de
nos sujets. Nous espérons obtenir l'approbation des ama-
teurs ; mais nous avons en tout cas la certitude qu'ils ren-
dront pleinement hommage à la puissante originalité et à la
vigueur d'exécution que M. Boilvin a montrées dans cette
suite de planches, qui est une œuvre entièrement nouvelle.
D. J.
INTRODUCTION
NCORE une édition de Kabdais, éf ce
ne sera certainement pas la dernière,
M. Jouausty en tête de sa belle publica-
tion du Théâtre de Molière, expliquait
dernièrement ce qu'en devenaient les éditions succes-
sives; ce qu'il dit à ce sujet peut s'appliquer aussi
bien aux éditions de Kabelais : elles vont s'ajoutant
les unes aux autres sans se détruire, sans se nuire, ap-
portant chacune quelque clarté nouvelle dans un texte
devenu successivement plus facile, plus intelligible,
et voyant chaque jour augmenter le nombre de leurs
lecteurs. Il y a loin des textes de Le Duchat etd'Éloy '
Johanneau à ceux qu'on lit aujourd'hui. Et pour ar-
river à cette facilité^ à cette élucidation, il a fallu bien
peu de chose : revenir tout simplement au texte pri-
mitif de Kabelais, que les éditeurs précédents avaient
compliqué comme à plaisir,
Rabelais I, a
INTRODUCTION
Grâce à ce procédé tout naturel, qu'avait conseillé
M. Brunet, Rabelais a retrouvé de nos jours le succès
qu^il a eu lors de son apparition première^ après avoir
été presque oublié par le XVII^ et le XVÎW siècle.
Ignoré du commun des lecteurs, à peine lu par quel-
ques érudits, il ne fut bien connu que de quelques
grands esprits, comme Molière et La Fontaine, qui
portent dans leurs œuvres la trace irrécusable de leur
intime fréquentation avec ce vaste génie.
C'est la petite édition commencée par Labitte, et
continuée par M, Paul Lacroix, qui travailla d'abord
à la vulgarisation de Rabelais, Et cependant que de
choses à reprendre dans ce texte, reproduction de celui
de Le Duchat! La Bibliothèque elzevirienne, sui-
vant les conseils de M, Brunet, est revenue aux édi-
tions publiées du vivant de l'auteur, et désormais il
ne sera plus permis de s'en écarter.
Le grand mérite de l'édition de M. Lacroix est
dans le travail sur la vie de Rabelais dont il Va fait
précéder. S'il adopte trop volontiers les bouffonneries
énormes qu'on a prêtées à son auteur, il a élucidé
avec grand soin beaucoup de côtés obscurs. Le Regretté
M. Rathery, après lui, est venu nous apporter de nou-
velles lumières, malheureusement encore bien insuffi-
santes, et après tant de consciencieuses recherches il
se trouve que nous n'en savons guère plus sur Ra6c-
lais que sur la première moitié de la vie de Molière,
L'incertitude commence avec la date de sa naissance
et la profession de son père. Ce serait entre 1488 et
INTRODUCTION Uj
1495, — M. Benjamin Fillon,dans Poitou et Ven-
dée^ a rendu presque certaine cette date de 1495, —
qu*il serait né à Chinon, dernier de plusieurs fils de
Thomas Kahelais, hôtelier ou apothicaire à l'enseigne
^ la Lamproie. La connaissance approfondie de la
botanique qui se retrouve à chaque page de Vauvre
de Kabelais, tendrait à faire croire qu'il a commencé
sa vie dans une officine.
Il ne paraît pas avoir jamais connu sa mère. Vers
neuf ou dix ans, il fut placé par son père à l'abbaye
de Seuilly, puis envoyé au couvent delà Baumette, près
d* Angers, où il aurait connu les frères Du Bellay, dont
Vamitié lui devait être si utile.
On le retrouve en 1 5 19 moine, au couvent des fran^
ciscains de Fontenay-le-Comte. Ce doit être par la
volonté formelle de son père qu'il y prit le froc, car
il est difficile de supposer qu'il aitjpu obéir à une er^
reur de vocation. C'est là que Kabelais commença à
prendre cet ardent désir de connaître qui fît de lui
non-seulement un érudit, mais un savant. Là se ma-
nifesta sa passion pour l'étude des auteurs grecs et
latins, dont on retrouve tant de passages dans ses au'-
vres;là il entra en relations avec nombre d'érudits cé-
lèbres. Pierre Lamy, moine comme lui, le fit connaître
à Guillaume Budée, puis à Geoffroy d*Estissac, évêque
de Maillezais, qui lui resta toujours ami, à André
Tiraqueau, à Aimery Bouchard et à bien d'autres.
Mais quoi ! tout le clergé a le grec en horreur :
c'est œuvre diabolique et on devient hérétique rien qu'en
IV INTRODUCTION
étudiant h grec. Pierre Lamy et Kahelais ne tardè-
rent pas, grâce à leur hellénismeyà s'attirer l'attention
malveillante de leurs supérieurs. On fouilla leurs cel^
luleSy on confisqua leurs auteurs grecs, peut-être aussi
quelques écrits d'Erasme ; on jeta les coupables en pri-
son» Heureusement l'éveque de Maillezais, Geoffroy
d'Estissac, les couvrit de sa protection. Il fit quitter à
Kabelais le couvent des franciscains pour le soustraire
à la haine ou à l'fnvie des moines, et obtint pour lui,
de Clément VII, en 1524, l'autorisation de passer à
l'abbaye de Maillezais, sous la règle de saint Benoît»
Il était relevé de son vau de pauvreté et pouvait pos^
séder des bénéfices. Là il augmenta encore le nombre
de ses relations d'amitié et d'érudition, puis il quitta
enfin la robe de moine, prit l'habit séculier et s'en alla
exercer à la fois ta médecine et le ministère sacré.
Fuyait-il quelque persécution, quelque vengeance de
ses anciens confrères de Fontenay-le-Comte ? Voulait-
il seulement visiter les Universités de France ^Toujours
est-il que le 16 septembre 1780 il est inscrit sur les
registres de la Faculté de médecine de Montpellier, et
que le i*' novembre de la même année il y passe son
examen de bachelier. Quoiqu'il ne fût pas encore
docteur, il y fit des leçons publiques, pendant les années
i53o et i53i^ sur les Aphorismes d'^Hippocrate et
sur TArs parvâ de Galien, auvres dont il a publié
des éditions.
M, Eugène Noël suppose, avec quelque raison,
que, pendant ce premier séjour à Montpellier, Kabe-^
INTRODUCTION V
lais visita Us îles d'Hyères, dont il aurait conservé un
doux souvenir. Et en effety en tête du troisième livre,
U prend le titre de Calloïer des isles d'Hyères.
C'est pendant ce même temps qu'il prit part avec
ses amis et collègues [Antoine Saporta, Guy Bour-^
guier^ Balthasar Noyer , Tolet, Jean Quentin,
Françoys Kohinet, Jean Perdrier) à la représentation
de La Morale Comédie de cellut q^i avoit
ESPOUSÉ UNE FEMME MUTE, morale comédie dont
Molière s'est souvenu dans le Médecin malgré lui.
En octobre i532 Rabelais est à Lyon en qualité
de médecin de l'Hôtel-Dieu. Pourquoi et comment,
on ne le sait pas encore, Y fut-il en outre correcteur
d'imprimerie, comme on l'a supposé, rien ne k
prouve. C'est à Lyon toutefois qu'il publia plusieurs
éditions savantes, et c'est de cette, ville qu'il entretint
une correspondance active avec les plus remarquables
érudits de son temps.
C'est en cette même année 1 5 3 2 que parurent à
Lyon Les Grandes et Inestimables Chroniques du
grand et énorme géant Gargantua^ qui semblent
être le point de départ de toute l'épopée burlesque dt
Kabelais, On ne peut dire avec certitude si cette pre^
mière ébauche est bien de lui, ou s'il y a pris seule-
ment son sujet parce que le nom du héros était déjà
populaire. C'est en i532 aussi que parut à Lyon le
Pantagruel, suivi de la Pantagrueline Pronosti-
CATioN pour i533.
Tout est doute et problème dans la vie et lespubli--
VJ INTRODUCTION
cations de Rabelais. On ne sait si le deuxième livre,
le Pantagruel, n'a pas paru avant le premier, Gar-
gantua. La première édition, avec date, que l'on con-
naisse du Gargantua est de Lyon, i535. // existe un
seul exemplaire connu d'une autre édition qui pour-
rait être antérieure à i535, mais le titre y manque, et
Von en est réduit à des suppositions.
En i533 et i534 Rabelais accompagne à Kome,
en qualité de rfiédecin, de secrétaire peut-être, Jean
Du Bellay, évêque de Paris, ambassadeur de Fran-
çois I^^. C'est pendant ce premier séjour à Kome
qu'il aurait appris l'arabe,
A la fin de i534 il est de retour à Lyon, -reprend
son poste à VHôtel-Dieu, et y fait une leçon publique
d'anatomie. Cette même année parait à Lyon une
nouvelle édition du Pantagruel, avec la Pantagrue-
LINE PRONOSTICATION^OUr I 5 3 5 .
En i535 il quitte Lyon, et VHotel-Dieu de cette
ville pourvoit à son remplacement comme médecin.
En i535 et i536 Rabelais fait à Rome un nou-
veau voyage avec Jean Du Bellay, nommé cardinal
par Paul IIL Cest de là qu'il écrit à Geoffroy d'Es-
tissac les lettres publiées par les frères de Sainte-
Marthe,
Sur une supplique de Rabelais, à lui adressée par
l'entremise des cardinaux Ghinucci et Simonetta, le
pape Paul III lui accorde absolution > pleine et entière
d'avoir quitté sans permission le couvent de Maillezais
et le froc. Il est autorisé à reprendre l'habit de saint
INTRODUCTION
VIJ
Benoit et à pratiquer partout la médecine par charité
et sans répandre le sang.
Kevenu alors à Paris, il voulut entrer à Vahhaye
de Saint^Maur^deS'Fossés, sur les revenus de laquelle
le cardinal Du Bellay lui avait assigné un bénéfice.
Il éprouva de la part de ses confrères des difficultés
au sujet desquelles il adressa une nouvelle supplique
au pape Paul 111, Quoique la réponse du pape ne
soit pas connue, il est probable qu'elle lui fut favo~
rable, car il s'établit à Saint-Maur-des^Fossés,
En 1 537 Kabelais est à Montpellier, où i7 se fait
enfin recevoir docteur en médecine, le 22 mai, sous
la présidence d'Antoine Griphius , Griphy ou Griffy.
Il y avait déjà longtemps qu'il avait pris ce titre,
notamment dans ses deux almanach^ de i533 et de
i535 et dans la Supplicatio pro apostasia de i536.
Kabelais fait alors à Montpellier un cours sur
le texte grec des Pronostics d'Hippocrate et une nou-
velle leçon publique d'anatomie.
Il paraît avoir, en i538^ parcouru le midi de la
France, Castres, Narbonne, en exerçant la médecine,
et à la fin de cette année, de retour à Lyon, il y fait
la dissection du corps d'un pendu, ce qui est constaté
par une pièce de vers latins d'Etienne Dolet,
En 1 539 Kabelais entre comme médecin au service
de Guillaume Du Bellay, seigneur de Langey, frère
du cardinal, et gouverneur du Piémont, et l'accom--
pagne à Turin, Forcé par sa mauvaise santé de quitter
son gouvernement, Guillaume Du Bellay meurt le
Viij INTRODUCTION
9 janvier ii^^,àSaint-Symphoricn,près de Lyon, en
présence de Kabelais, auquel il lègue une renie de
i5o livres tournois, KenéDu Bellay, évêque du Mans,
frère de Guillaume, remplace cette rente par la cure
de Saint-Christophe du Jambet, au diocèse du Mans,
cure dont Kabelais touche les revenus sans être obligé
à la résidence,
A cette époque Kabelais paraît s'être surtout occupé
de la publication du Gargantua et du Pantagruel,
qui avaient le plus grand succès. En 1547 plusieurs
éditions des trois premiers livres et le commencement
du quatrième avaient paru.
Mais François /•' touchait à sa fin, et avec lui pou-
vait cesser la protection dont le couvraient ses nom-
breux amis, Kabelais prit les devants en allant
s'établir à Metz, oii il occupa les fonctions de médecin
salarié de la ville jusqu'au milieu de Vannée 1547.
A la mort de François /*', le cardinal Du Bellay
fît un nouveau voyage à Kome, accompagné encore
une fois de Kabelais, qui assista en iS^<) au fêtes
données à l'occasion de la naissance de Louis d''Or~
léans, second fils de Henri II et de Catherine de
Médicis, par le cardinal Du Bellay et d'Urfé, am-
bassadeur de France, Il décrivit ces fêtes dans un
opuscule, La Sciomachie, qui est adressé au cardinal
de Lorraine,
C'est en cette même année 1549 ^"^ Gabriel de
Puits-Herbaut, moine de Fontevrauli, publia, contre
la personne et les écrits de Kxibelais, le Theotimus,
j
INTRODUCTION IX
SIVE DE TOLLENDIS ET EXPURGANDIS MALIS LIBRIS....,
violent pamphlet qui servit de point de départ à la
légende de Kahelais ivrogne et glouton. Le pam-
phlet est bien oublié, mais Rabelais a donné Vimmor-
tcàité à Puits-Htrbaut, dont il parle dans son qua-
trième livre.
Il s'agissait maintenant d*obtenir de Henri II un
privilège pour ce quatrième livre, et la mort de Fran-
çois I^^ avait privé de crédk tous les amis de Rabe-
lais. Celui-ci trouva un nouveau protecteur dans le
cardinal Odet de Châtillon, qui lui obtint ce privi-
lège. Mais, avant de publier son nouveau l/vrc, Rabe-
lais donna sa démission de ses deux cures, celle de
Saint-Christophe de Jambet au diocèse du Mans et
celle de Saint-Martin de Meudon au diocèse de Paris,
à laquelle il avait été nommé le 8 janvier i55o.
Comme l'achevé d'imprimer du quatrième livre, qui
parut avec privilège de Henri II et épître au cardi-
nal de Châtillon, est du 28 janvier i552, Rabelais
ne garda la cure de Meudon qu'un peu moins de
deux ans.
Dès que le quatrième livfe eut paru, la Faculté
de Théologie le censura, et un arrêt du Parlement,
du i^ mars i552, en suspendit la vente. On ne sait
quand ni comment fut levée la défense, mais le vo-
lume fut remis en vente peu de temps après.
On croit que Rabelais mourut en i553, à Paris,
dans une maison de la rue des Jardins, et qu'il fut
enterré au cimetière de la paroisse Saint-Paul.
b
X INTRODUCTION
Tels sont les seuls faits positifs que Von connaisse
de sa vie; tout le reste est supposition ou légende.
Le cinquième livre ne parut qu'en iSj^, et il est
permis de douter qu'il soit en entier de la main
de Rabelais, Certains passages sont dignes des
quatre premiers livres, mais il faut bien reconnaître
qu'en un plus grand nombre la verve de style, la ri-
chesse d'invention de Rabelais, font défaut. On sent
aussi, dans ce cinquième livre, comme un souffle de
protestantisme dont on chercherait vainement la
trace dans les quatre premiers, où. il fronde bien les
abus monastiques et autres, mais sans aller jamais
jusqu'à la Réforme, restant catholique avant tout,
A ce sujet, M. Rathery cite un passage de Colletet
qu'il est bon de reproduire :
« Rabelais, tout libertin qu'il paroissoit aux
yeux du monde, ne laissoit pas d'avoir de pieux et
devôts sentiments et de defferer merveilleusement
aux saintes constitutions de l'Eglise catholique et
orthodoxe, qu'il reconnut toujours pour sa véri-
table mère, ce qui est si constant encore que Jean
Calvin, ce grand hérésiarque, fit tout ce qu'il put
pour l'attirer de son party, mais en vain, et qu'en-
suite il le traita d'impie et d'athée, comme on le
void dans son Traitté des scandales : si est-ce, ju-
geant cette relligion nouvelle et de l'invention des
hommes plutôt que de Dieu, il regimba contre
INTRODUCTION Xj
elle, et se tint tous] ours ferme dans celle qu'il avoit
reçue de ses pères. Et c'est ce qui obligea sans
doute ce grand et fameux sectateur de Calvin,
Henry Estienne, de parler de luy de la sorte dans
son Apologie d'Hérodote : « Quoyque François
Rabelais semble estre des nostres, il jette souvent
toutefois des pierres dans nostre jardin. »
C'est au milieu du XVI^ siècle, en pleine Renais^
sance, et lors des premiers progrès de la Réforme,
que se manifeste Rabelais, et il résume en lui toutes
les aspirations, comme aussi toutes les connaissances
de cette vigoureuse époque. En érudition, en science,
rien ne lui est étranger; il est universel : langues
orientales, langue grecque, médecine, botanique, phi-
losophie, il sait tout. Il n'y a pas à parler du latin,
qui était alors une langue courante.
S'il sait Aristote parcaur, il puise aussi constam-
ment dans jElien, dans Pline, dans Lucien, et il
donne, à chaque ligne de ses écrits, la preuve de sa
connaissance approfondie de toute l'antiquité; il a
pour elle une affection si enthousiaste qu'il en vient à
croire facilement tout ce que rapportent les auteurs
grecs ou latins. Et pourtant son admiration pour
Aristote ne Vempêche pas d'être un ennemi acharné
de la scolastique, et de pencher en philosophie pour
Platon.
Est-il besoin de faire ressortir la justesse et l'hu-
manité de ses idées sur l'éducation, sur la guerre.
xij INTRODUCTION
sur l'application des sciences^ Il est le propagateur
de toutes les idées justes, Vennemi acharné de Ti/i-
justice, le défenseur de tous les opprimés. Il combat
toutes les superstitions, et il a le courage d'attaqutr
en face des corporations puissantes qui, pour se
venger ou se défendre , envoient leurs adversaires
au bûcher; aussi est-il obligé, pour leur échapper,
d'envelopper les bonnes vérités qu'il veut dire sous des
formes que la pruderie moderne trouve un peu crues.
Son langage est pourtant celui de tout le monde à
Vépoque où il vivait, et Brantôme, qu'on ne songe
guère à attaquer, a eu de bien autres audaces, Ra-
belais voulait être lu de tout le monde et en même
temps échapper au bûcher, et ce ne lui est pas un
petit mérite d*y être parvenu, tout tn disani hardi-
ment ce qu'il avait à dire.
Il convient maintenant de donner quelques indica-
tions sur le texte de cette nouvelle édition. Il est la re-
production exacte, pour les quatre premiers livres, de
la dernière édition publiée du vivant de Rabelais.
Dans les Variantes, imprimées à la fin de chaque
divre , sont mentionnés avec soin tous les passages
des éditions antérieures qui manquent dans celle qui
<JL servi de type.
Les seules modifications introduites ont consisté :
i^A uniformiser la ponctuation, qui, n ayant pas
alors de règles fixes, variait constamment^
2° A multiplier les alinéas, afin de rendre la lec-
ture plus facile et moins fatigante;
IN.TRODUCTlQiN XÎÎj
3® A djstif^gutr ViM l'u coiuonna ctvoyclUs^ dont
la confusionne peutMre qu'un ohstadc pour k ke^
ttur.
Aucun de ces changements n'a ,porté la moindre
atteUUe au respect absolu du texte.
Le cinquième livre a été Vabjet de moins de scriih
paies. Publié après la mort de Rabelais, il se resseat
de cette impression posthume. Plusieurs passages en
sont presque incompréhensibles, et, toutes les fois que
le manuscrit de la Bibliothèque nationale a donné
une leçon qui a paru meilleure , on Va suivie. Ce ma-
nuscrit est de la main d'un copiste peu lettré, mais
il a été fait d'après une édition ou une copie diffé-
rente des éditions connues : il donne donc des va^
riantes et des passages nouveaux qu'on ne saurait
trouver ailleurs. M. de Montaiglon, en imprimant
ce manuscrit pour la première fois, a rendu un véri-
table service.
Enfin on a joint à cette édition un glossaire, beau-
coup trop succinct sans doute, mais qui suffira à
en rendre la lecture facile et courante : car, si Ra-
belais est très-clair dans la construction de sa phrase,
chez lui le mot est souvent obscur et a besoin d'ex-
plication. Souvent aussi il emploie le même mot dans
des acceptions différentes, et toujours le glossaire
présente les sens de ces mots dans l'ordre oà ils se
rencontrent au courant de l'ouvrage.
H reste maintenant un vœu à former, c'est qu'on
nous donne bientôt une Bibliographie rabelaisienne ;
XIV INTRODUCTION
mais, pour ont teUt autre, i( faut presque loutt la
vit d'an trudit. Il en est un qui, depuis de longues
années, étudie avec une rare patience tout ce qui
touche à Kabtlais, et il est permis d'espérer que
M. Paul Lacroix voudra bien faire pour Rabelais
ce que dtrniirtment il a fait avec tant de succès pour
Moliin.
Paul Ch^roh.
LES CINQ LIVRES
DE
F. RABELAIS
LA VIE TRESHORRIFICQUE
DU
GRAND GARGANTUA
PERE DE PANTAGRUEL
Jadis composée par M, Alcofrihas
Abstracteur de quinte essence
LIVRE PLEIN DE PANTAGRUELISMG
On Us vend à Lyon, chez Françoys Juste
devant Nostre-Dame de Confort
M. D. XLII
Rabelais. I.
AUX LECTEURS
MYS lecteurs qui ce livre lisez,
Despouillez vous de toute affection
Et, le lisant, ne vous scandalisez.
Il ne contien mal ne infection.
Vray est qu'icy peu de perfection
Vous apprendrez, si non en cas de rire :
Aultre argument ne peut mon cueur élire,
Voyant le dueil qui vous mine et consomme;
Mieulx est de ris que de larmes escripre,
Pource que rire est le propre de Thomme.
PROLOGUE DE L'AUTEUR
EUVEURS tresillustres , et vousVerolez
tresprecieux, car à' vous, non à aultns,
sont dédiez mes escriptz, Alcihiades,
ou dialoge de Platon intitulé le fianc-
quet, louant son précepteur Socrates, sans contro-
verse prince des philosophes, entre aultres parolles, le
dict estre semblable es Silènes. Silènes estoient jadis
petites boites telles que voyons de présent es bouticques
des apothecaires, pinctes au dessus de figures joyeuses
et frivoles, comme de harpies, satyres, oysons bridez,
lièvres comuZy canes bastées, boucqs volans, cerfz li-
monniers, et aultres telles pinctures contrefaictes à
plaisir pour exciter le monde à rire : quel fut Silène,
maistre du bon Bacchus. Mais au dedans Von reser-
voit les fines drogues, comme baulme, ambre gris,
amomon, musc, zivette, pierreries, et aultres choses
précieuses. Tel disoit estre Socrates, par ce que, le
4 PROLOGUE
voyons au dehors et l'estimans par Vexteriore appa-
rence, n'en eussiez donné un coupeau d'oignon, tant
laid il estoit de corps et ridicule en son maintien, le
nez pointu, le reguard d'un taureau, le visaige d'un
fol, simple en meurs, rustiq en vestimens, pauvre de
fortune, infortuné en femmes, inepte à tous offices de
la république, tousjours riant, tousjours heuvant
d'autant à un chascun, tousjours se guahelant, tous-
jours dissimulant son divin sçavoir. Mais, ouvrans
ceste hoyie, eussiez au dedans trouvé une céleste et im-
preciahle drogue, entendement plus que humain, ver-
tus merveilleuse, couraige invincible, sobresse non
pareille, contentement certain, asseurance parfaicte,
deprisement incroyable de tout ce pourquoy les hu-
mains tant veiglent, courent, travaillent, navigent et
. bataillent.
A quel propos, en voustre advis, tend ce prélude et
coup d'essay ? Par autant que vous, mes bons disci-
ples, et quelques aultres foulz de séjour, lisans les
joyeux tiltres d'aulcuns livres de nostre invention,
comme Gargantua, Pantagruel, Fessepinte, La
DiGNiTié DES Braguettes, Des Poys au lard cum com-
mente, etc., jugez trop facillement ne estre au dedans
traicté que mocqueries, folateries et menteries joyeuses,
veu que l'enseigne exteriore, c'est le tiltre, sans plus
avant enquérir est communément receu à dérision et
gaudisserie. Mais par telle legiereté ne convient esti-
mer les œuvres des humains, car vous mesmes dictes
que l'habit ne faict poinct le moine, et tel est vestu
PROLOGUE D
d'habit monachal qui au dedans n'est ritn moins
que moyne, et tel est vestu de cappe hespanole qui en
son couraige nullement afpert à Hespane. C'est pour-'
quoy fault ouvrir le livre, et soigneusement peser ce
que y est deduict. Lors congnoistrez que la drogue
dedans contenue est bien d*aultre valeur que ne pro~
mettoit la boite, c'est à dire que Us matières icy traie-
tées ne sont tant folastres comme le tiltre au dessus
pretendoit.
Et posé le cas qu'au sens literal vous trouvez mor
tieres assez joyeuses et bien correspondentes au nom,
toutesfoys pas demourer là ne fault, comme au chant
des Sirènes, ains à plus hault sens interpréter ce que
par adventure cuidiez dict en gayeté de cueur.
Crochetastes vous oncques bouteilles I Caisgne!
Keduisez à mémoire la contenence qu'aviez. Mais
veistes vous oncques chien rencontrant quelque os me-
dularei C'est, comme dict Platon, lib. ij. de Rep.,
la^beste du monde plus philosophe. Si veu l'avez,
vous avez peu noter de quelle dévotion il le guette, de
quel soing il le guarde, de quel ferveur il le tient, de
quelle prudence il l'entomme, de quelle affection il le
brise, et de quelle diligence U le sugce. Qui le induict
à ce faire ? Quel est l'espoir de son estude ? Quel bien
prétend il ? Kien plus qu'un peu de mouelle, Vray est
que ce peu plus est délicieux que U beaucoup de toutes
aultres, pource que la mouelle est aliment elabour4 à
perfection de nature, comme dict Galen,, iij, Facu.
natural., et xj, De usu partium-
PROLOGUE
A l'exemple d'icelluy vous convient estre saiges
pour fleurer, sentir et estimer ces beaulx livres de
haulte gresse, legiers au prochaz et hardiz à la ren-
contre; puis, par curieuse leçon et méditation fré-
quente, rompre Vos et sugcer la suhstantificquc
mouelle, c'est à dire ce que j'entends par ces symboles
Pythagoricques, avecques espoir certain d'estre faictx
escors et preux à ladicte lecture; car en icelle bien
aultre goust trouverez et doctrine plus absconce, la-
quelle vous révélera de treshaultz sacremens et mys-
tères horrificques, tant en ce qui concerne nostre
religion que aussi V estât politicq et vie aconomicque.
Croyez vous en vostre foy qu'oncques Homère, es^
crivent /'Iliade et Odyssée, pensast es allégories
lesquelles de luy ont calfreté Plutarche, Heraclides
Ponticq, Eustatie, Phornute, et ce que d'iceulx Poli-
tian a desrobéi Si le croiez, vous n'approchez ne de
pieds ne de mains à mon opinion, qui décrète icelles
aussi peu avoir esté songées d'Homère que d'Ovide
en ses Métamorphoses les sacremens de l'Evangile,
lesquelz un frère Lubin, vray croquelardon, s'est ef-
forcé demonstrer, si d'adventure il rencontroit gens
aussi folz que luy, et, comme dict le proverbe, cou-
vercle digne du chaudron.
Si ne le croiez, quelle cause est pourquoy autant
n'en ferez de ces joyeuses et nouvelles Chronicques,
combien que les dictans n'y pensasse en plus que
vous, qui paradventure beviez comme moy^ Car, à la
composition de ce livre seigneurial, je ne perdiz ne
PROLOGUE
tmploiay oncques plus ny aultrt temps que celluy qui
estoit estably à prendre ma réfection corporelle, sça-
voir est : heuvant et mangeant. Aussi est ce la juste
heure d'escrire ces haultes matières et sciences profunr
des, comme bien faire sçavoit Homère, paragon de
tous philologes, et Ennie, père des poites latins, ainsi
que tesmoigne Horace, quoy qu'un malautru ait dict
que ses carmes sentoyent plus le vin que Vhuile.
Autant en dict un Tirelupin de mes livres; mais
bren pour luyî L'odeur du vin, 6 combien plus est
friant, riant, priant, plus céleste et délicieux que
d'huille ! Et prendray autant à gloire qu'on le die de
moy que plus en vin aye despendu que en huyle que
fist Demosthenes quand de luy on disoit que plus en
huyle que en vin despendoit, A moy n'est que honneur
et gloire d'estre dict et réputé bon gaultier et bon
compaignon ; et, en ce nom, suis bien venu en toutes
bonnes compaignies de Pantagruelistes, A Demos-
thenes fut reproché par un chagrin que ses oraisons
sentoient comme la serpillière d'un ord et sale huillier.
Pourtant interprétez tous mes faictz et mes dictz en
la perfeciissime partie; ayez en révérence le cerveau
caseiforme qui vous paist de ces belles billes vezées, et
à vostre povoir tenez-moy tousjours joyeux.
Or esbaudissez vous, mes amours, et guayement
lisez le reste tout à l'aise du corps et au profit des
reins. Mais escoutez, vietz dazes, que le maulubec
vous trousque : vous soubvienne de boyre à my pour
la pareille, et je vous plegeray tout ares metys.
LIVRE PREMIER
CHAPITRE I
•De h Genealogit et antiquité de Gargantua.
IIS remeciz à la Grande Ckronicqut
^ Panlagnieline lecognoistre la genealo-
iS^ gie et antiquité dont nous est venu
"^Gargantua. En icelle vous entendiez
plus au long comment les Geands nasquirent en
ce monde, et comment d'iceuk par lignes directes
yssil Gargantua, père de Pantagruel; et ne vous
hschera si pour le présent je m'en déporte, com-
bien que la chose soii telle que, tant plus seroït re-
membrée, tant plus elle plairoit à voz seigneuries;
comme vous avez l'autorité de Platon in Philebo et
Gorgias, et de Flacce, qui dict estre aulcuns pro-
10 LIVRE I, CHAPITRE I
pos, telz que ceulx cy sans double, qui plus sont
délectables quand plus souvent sont redictz.
Pleust à Dieu qu'un chascun sceust aussi certai-
nement sa généalogie depuis Tarche de Noë jus-
ques à cest eage ! Je pense que plusieurs sont au-
joufd'huy empereurs, roys, ducz, princes et papes
en la terre, lesquelz sont descenduz de quelques
porteurs de rogatons et de coustretz ; comme, au
rebours, plusieurs sont gueux de l'hostiaire, souf-
freteux et misérables, lesquelz sont descenduz de
sang et de ligne de grandz roys et empereurs, at-
tendu l'admirable transport des règnes et empires :
Des Assyriens es Medes,
Des Medes es Perses,
Des Perses es Macedones,
Des Macedones es Romains,
Des Romains es Grecz,
Des Grecz es Françoys.
Et, pour vous donner à entendre de moy qui
parle, je cuyde que soye descendu de quelque riche
roy ou prince au temps jadis, car onques ne veistes
homme qui eust plus grande affection d'estre roy
et riche que moy, affin de faire grand chère, pas
ne travailler, poinct ne me soucier, et bien enrichir
mes amys et tous gens de bien et de sçavoir. Mais
en ce je me reconforte qu'en l'aultre monde je le se-
ray voyre plus grand que de présent ne l'auseroye
soubhaitter. Vous en telle ou meilleure pensée recon-
fortez vostre malheur, et beuvez fraiz, si faire se peut.
GARGANTUA II
Retournant à nos moutons, je vous dictz que
par don souverain des cieulx nous a esté réservée
Tantiquîté et généalogie de Gargantua plus entière
que nulle autre, excepté celle du Messias, dont je
ne parle, car il ne me appartient; aussi les diables,
ce sont les calumniateurs et caffars, se y opposent;
et fut trouvée par Jean Audeau en un pré qu'il
avoit prés l'Arceau Gualeau, au dessoubz de TO-
live, tirant à Narsay, duquel faisant lever les fossez,
touchèrent les piocheurs de leurs marres un grand
tombeau de bronze long sans mesure, car oncques
n'en trouvèrent le bout, par ce qu'il entroit trop
avant les excluses de Vienne. Icelluy ouvrans, en
certain lieu, signé au dessus d'un goubelet, à l'en-
tour duquel estoit escript en lettres ethrusques : Hic
bibitur, trouvèrent neuf flacons en tel ordre qu'on
assiet les quilles en Guascoigne, desquelz celluy
qui au mylieu estoit couvroit un gros, gras, grand,
gris, joly, petit, moisy livret.
Plus, mais non mieulx, sentent que roses.
En icelluy fut ladicte généalogie trouvée, es-
cripte au long, de lettres cancelleresques, non en
papier, non en parchemin, non en cere, mais en
escorce d'ulmeau, tant toutesfoys usées par vétusté
qu'à poine en povoit on troys recongnoislre de
ranc.
Je, combien que indigne, y fuz appelle, et, à
grand renfort de bezicles, practicant l'art dont on
12 LIVRE I, CHAPITRE I
peut lire lettres non apparentes, comme enseigne
Aristoteles, la translatay, ainsi que veoir pourrez,
en pantagruelisant, c'est-à-dire beuvans à gré et ii^
sans les gestes horrificques de Pantagruel. A la fin
du livre estoit un petit traicté intitulé : Les Fanfre-
luches antidotées. Les ratz et blattes, ou, affin que
je ne mente, aultres malignes bestes, avoient
brousté le commencement; le reste j'ay cy des-
soubz adjousté par révérence de l'antiquaille.
CHAPITRE II
Les Fanfreluches antidotées trouvées en un monument
antique,
4 i? enu le grand dompteur des Cimfores,
b ' sant par i'aer, de peur de la rousée.
* sa venue on a remply les timbres
6^ * beurre fraiz, tombant par une bousëe.
sss uquel quand fut la grand mère arrousée.
Cria tout hault : a Hers, par grâce pesche le;
Car sa barbe est presque toute embousée;
Ou pour le moins tenez luy une eschelle. »
Aulcuns disoient que leicher sa pantoufle
Estoit meilleur que guaigner les pardons;
Mais il survint un affecté marroufle
Sorti du creux où l'on pesche aux gardons
Qui dict : « Messieurs, pour Dieu nous engardons
L'anguille y est, et en cest estau musse;
Là trouverez, si de prés regardons,
Une grand tare au fond de son aumusse. a
GARGANTUA l3
Quand fut au poinct de lire le chapitre.
On n'y trouva que les cornes d'un yeau.
« Je, disoit-il, sens le fond de ma mitre
Si froid que autour me morfond le cerreau. •
On l'eschaufa d'un parfunct de nayean,
£t fut content de soy tenir es atres,
Pourveu qu'on feist un limonnier noyeau
A tant de gens qui sont acariâtres.
Leur propos fut du trou de sainct Patrice,
De Gilbathar, et de mille aultres trous,
S'on les pourroit réduire à cicatrice
Par tel moien que plus n'eussent la tons :
Veu qu'il sembïoit impertinent à tous
Les yeoir ainsi à chascun yent baisler.
Si d'adventure ilz estoient à poinct clous.
On les pourroit pour houstage bailler.
En cest arrest, le courbeau fut pelé
Par Hercules, qui venoit de Lybie.
« Quoy? dist Minos, que n'y suis-je appelle?
Excepté moy tout le monde on convie;
Et puis l'on yeult que passe mon envie,
A les fournir d'huytres et de grenoilles?
Je donne au diable, en quas que de ma vie
Preigne à mercy leur vente de quenoilles. »
Pour les matter survint Q. B. qui clope.
Au sauf-conduict des mistes Sansonnetz,
Le tamiseur, cousin du grand Cyclope,
Les massacra. Chascun mousche son nez :
En ce gueret, peu de bougrins sont nez
Qu'on n'ait berné sus le moulin à tan.
Courrez y tous, et à Parme sonnez ■
Plus y aurez que n'y eustes antan.
Bien peu après l'oyseau de Jupiter
Délibéra pariser pour le pire ;
14 LIVRE I, CHAPITRE II
Mais, les Yojant tant fort se despiter.
Craignit qu'on mist ras, jas, bas» mat, Tempire
Et mieuli ayma le feu du ciel empire
Au tronc ravir où Ton yend les soretz
Que aer serain, contre qui l'on conspire,
Assubjectir es dictz des Massoretz...
Le tout conclud fut à poincte affilée,
Maulgré Até, la cuisse heronniere.
Qui là s'asist, voyant Pentasilée
Sus ses vieux ans prise pour cressonnière.
Chascun crioit : « Vilaine charbonnière,
T'appartient-il toy trouver par chemin?
Tu la toUuz la romaine baniere
Qu'on avoit faict au traict du parchemin. »
Ne fust Juno, que dessoubz Taie céleste
Avec son duc tendoit à la pipëe.
On luy eust faict un tour si tresmoleste
Que de tous poincts elle eust esté frippée.
L'accord fut tel que d'icelle lippée
Elle en auroit deux œufz de Proserpine,
Et, si jamais elle y estoit grippée.
On la lieroit au mont de TAlbespine.
Sept moys après, houstez en vingt et deux.
Cil qui jadis anihila Carthage
Courtoysement se mist en mylieu d'eux,
Les requerent d'avoir son héritage,
Ou bien qu'on feist justement le partage
Selon la loy que l'on tire au rivet.
Distribuent un tatin du potage
A ses facquins qui firent le brevet.
Mais l'an viendra, signé d'un arc turquoys,
De V. fuseaulx et troys culz de marmite,
Onquel le dos d'un roy trop peu courtoys
Poyvré sera soubz un habit d'hermite.
GARGANTUA i5
O la pitié I Pour une chattemite
Laisserez-Yous engouffrer tant d'arpens?
Cessez, cessez, ce masque nul n'imite :
Retirez-vous au frère des serpens.
Cest an passé, cil qui est régnera
Paisiblement avec ses bons amis.
Ny brusq ny smach lors ne dominera.
Tout bon vouloir aura son compromis.
Et le solas qui jadis fut promis
Es gens du ciel viendra en son befroy.
Lors les haratz qui estoient estommis
Triumpheront en royal palefroy.
Et durera ce temps de passe passe
Jusques à tant que Mars ayt les empas
Puis en viendra un qui tous aultres passe :
Delitieui, plaisant, beau sans compas.
Levez vos cueurs, tendez à ce repas.
Tous mes feaulx, car tel est trespassé
Qui pour tout bien ne retourneroit pas,
Tant sera lors clamé le temps passé.
Finablement, celluy qui fut de cire
Sera logé au gond du Jacquemart.
Plus ne sera réclamé : a Cyre, Cyre, »
Le brimbaleur qui tient le cocquemart
Heu, qui pourroit saisir son bracquemart
Toust seroient netz les tintouins cabus,
Et pourroit on à fil de poulemart
Tout baffouer le maguazin d*abus.
LIVRE I, CHAPITRE III
CHAPITRE III
Comment Gargantua fut unze moys porté
ou ventre de sa mère.
RANDGOusiER estoît boii raiUard en
son temps, aymant à boyre net autant
que homme qui pour lors fust au
monde, et mangeoit voluntiers salé. A
ceste fin avoit ordinairement bonne munition de
jambons de Magence et de Bayonne, force langues
de beuf fumées, abondance de andouilles en la
saison et beuf salle à la moustarde; renfort de
boutargues, provision de saulcisses, non de Bou-
loigne, car il craignoit \y boucon de Lombard,
mais de Bigorre, de Lonquaulnay, de la Brene et
de Rouargue.
En son eage virile espousa Gargamelle, fille du
roy des Parpaillos, belle gouge et de bonne troi-
gne. Et faisoient eux deux souvent ensemble la
beste à deux dos, joyeusement se frotans leur lard,
tant qu'elle engroissa d'un beau filz, et le porta jus-
ques à l'unziesme moys.
Car autant, voire dadvantage peuvent les fem-
mes ventre porter, mesmement quand c'est quelque
chef d'œuvre et personnage qui doibve en son
temps faire grandes prouesses. Comme dict Ho-
mère, que l'enfant duquel Neptune engroissa la
GARGANTUA IJ
Nymphe nasquit l'an après révolu : ce fut le dou*
ziesme jnoys. Car, comme dict A. Celle, lib. ii/.,
ce long temps convenoit à la majesté de Neptune,
aiiin qu'en iceluy l'enfant feust formé à perfection.
A pareille raison, Jupiter feist durer quarante huict
heures la nuyct qu'il coucha avecques Alcmene, car
en moins de temps n'eust-il peu forger Hercules,
qui nettoia le monde de monstres et tyrans.
Messieurs les anciens Pantagruelistes ont con-
formé ce que je dis, et ont declairé non seulement
possible, mais aussi légitime, l'enfant né de femme
l'unziesme moys après la mort de son mari :
Hippocrates, lib. De alimtnto,
Pline, lih. vij, cap, v.
Plante in CisteUaria,
Marcus Varro en la satyre in scripte Le Testa--
ment, allegant l'autorité d'Aristoteles à ce propos,
Censorinus, lib. De die natali,
Aristoteles, lib, vij, cap, iij et iiij. De nat, ani-
malium,
Cellius, lib. iij, cap, xvj,
Servius in Egl, exposant ce mètre de Virgile :
Matri longa decem, etc.,
et mille autres folz ; le nombre desquels a esté par
les légistes acreu, ff. De suis, et legit, l, Intestato,
^ fin., et in Autent, De restitut, et ea que parit in
xj mense.
D'abondant en ont chaffouré leur robidilardicque
Rabelais. I, 3
|8 LIVRE I, CHAPITRE III
loy, Gallus. jf. Dt lib. et post, tt L stpHmo, ff, D
stat, homin. et quelques aultres, que pour le pre-^
sent dire n'ause, moiennans lesquelles lojrs, les
femmes vefves peuvent franchement jouer du serre-
cropiere, à tous enviz et toutes restes, deux mojs
après le trespas de leurs mariz.
Je vous prie par grâce, vous aultres mes bons
averlans, si d'icelles en trouvez qui vaillent le des-
braguetter, montez dessus et me les amenez. Car,
si au troisiesme moys elles engroissent, leur fruict
sera héritier du defunct, et, la groisse congneue,
poussent hardiment oultre, et vogue la gualée, puis
que la panse est pleine! Comme Julie, fille de
Tempereur Octavian, ne se abandonnoit à ses ta-
boureurs sinon quand elle se sentoit grosse, à la
forme que la navire ne reçoit son pilot que premiè-
rement ne soit callafatée et chargée. £t si personne
les blasme de soy faire rataconniculer ainsi suz leur
groisse, veu que les bestes suz leurs ventrées n'en-
durent jamais le masle masculant, elles responde-
ront que ce sont bestes, mais elles sont femmes,
bien entendentes les beaulx et joyeux menuzdroitz
de superfetation, comme jadis respondit Populie,
selon le rapport de Macrobe, lib. ij, Saturnal, Si
le Diavol ne veult qu'elles engroissent, il faudia
tortre le douzil, et bouche clouse.
GARGANTUA
»9
CHAPITRE IV
Commenf Gargamelle, estant grosse de Gargantua,
mengea grand planté de tripes.
'occasion et manière comment Gar-
gamelle enfanta fut telle, et si ne le
croyez, le fondement vous escappe!
Le fondement luj escappoit une après
dinée, le iij» jour de febvrier, par trop avoir mangé
de gaudebillaux. Gaudebillaux sont grasses tripes
de coiraux. Coiraux sont beufz engressez à la crè-
che et prez guimaulx. Préz guimaulx sont qui por-
tent herbe deux fois Pan. D'iceulx gras beufz avoient
faict tuer trojs cens soixante-sept mille et quatorze
pour estre à mardj gras saliez, affin qu'en la prime
vere ilz eussent beuf de saison à tas pour, au com-
mencement des repatz, faire commémoration de
saleures, et mieulx entrer en vin.
Les tripes furent copieuses, comme entendez, et
tant friandes estoient que chascun en leicboit ses
doigtz. Mais la grande diablerie à quatre perso n-
naiges estoit bien' en ce que possible n'estoit lon-
guement les reserver, car elles feussent pourries, ce
qui sembloit indécent : dont fut conclud qu'ils les
bauffreroient sans rien y perdre. A ce faire conviè-
rent tous les citadins de Sainnais, de Suillé, de la
Roche Clermaud, de Vaugaudray, sans laisser ar^
riere le Coudray, MontpCDsier, le Gué de Vede et
aultres voisins, tous boas beveurs, bons compai-
gnoQs et beaulx joueurs de quille là. Le bon homme
Grandgousier y prenoit plaisir bien grand, et com-
mendoit que tout a Hast par escu elles. Disoil toutes-
fojs à sa femme qu'elle en roangeast le moins, veu
qu'elle aprochoit de son terme, et que ceste tn-
paille n'estoit viande moult louable. « Celluy, di-
soit-il, a grande envie de mascher merde qui
d'icelle le sac mange. » Non obstant ces remon-
trances, elle en mangea seize muiz, deux bus&ars
et six tupins. O belle matière fecaie qui doivoit
boursouBler en elle !
Apres disner, tous allèrent, pelle nelle, à la
saulsaie, et là, sus l'herbe drue, dancerent au son
des joyeux flageolletz et doulces cornemuses tant
baudement que c'estoit passetemps céleste les veoir
ain^ soy rigouller.
CHAPITRE V
La Propos d« bUnyvra.
uis entrèrent en propos de resieuner
on propre lien. Lors flaccoDS d'aller,
jambons de troter, goubeletz de vo-
ler, breusses de tinter :
«Tire, baille, tourne, brouille. — fiontte à moy,
sans eau : ainsi mon amy. — Fouette moy ce verre
GARGANTUA 31
gualentement ; produiz moy du clairet, verre pleu-
rant. — Trêves de soif. — Ha faulse fiebvre , ne
t'en iras tu pas? — Par ma fy, ma commère, je ne
peuz entrer en bette. — Vous estez morfondue,
m'amie? — Voire. — Ventre sainct Qenet, parlons
de boire. — Je ne boy que à mes heures, comme la
muUe du pape. — Je ne boy que en mon bréviaire,
comme un beau père guardian. — Qui feut pre-
mier, soif ou beuverye ? — Soif, car qui eut beu
sans soif durant le temps de innocence ? — Beu-
verye, car privatio presupponit habitum. Je suys
clerc :
Facundi calices quem non ftctrt disertum f
— Nous aultres innocens ne beuvons que trop
sans soif. — Non moy, pécheur, sans soif : et si
non présente, pour le moins future, la prevenent
comme entendez. Je boy pour la soif advenir. Je
boy éternellement. Ce m'est éternité de beuverye,
et beuverye de éternité. — Chantons, beuvons,
ung motet entonnons. Où est mon entonnoir? —
Quoi! — Je ne boy que par procuration. — Mouil-
lez vous pour seicher, ou vous seichez pour mouil-
ler? — Je n'entends point la theoricque; de la
praticque je me ayde quelque peu. — Haste! Je
mouille, je humecte, je boy, et tout de peur de
mourir. — Beuvez tousjours, vous ne mourrez ja-
mais. Si je ne boy, je suis à sec : me voyla mort.
Mon ame s'en fuyra en quelque grenoillere. En
32 LIVRE I, CHAPITRE V
sec jamais l'ame ne habite. — Somelliers, o créa-
teurs de nouvelles formes, rendez-moy de non
beuvant beuvant. — Perannité de arrousement par
ces nerveux et secz boyaulz, — Pour néant boyt
qui ne s'en sent. — Cestuy entre dans les venes,
la pissotière n'y aura rien. — Je laveroys volun-
tiers les tripes de ce veau que j'ay ce matin habillé.
— J'ay bien saburré mon stomach. — Si le papier
de mes schedules beuvoyt aussi bien que je foys»
mes créditeurs auroient bien leur vin quand on
viendroyt à la formule de exhiber. — Ceste main
vous guaste le nez. — O quants aultres y entreront
avant que cestuy-cy en sorte ! Boyre à petit gué,
c'est pour rompre son poictral. — Cecy s'appelle
pipée à flaccons. Quelle différence est entre bou-
teille et flaccon ? — Grande : car bouteille est fer-
mée à bouchon, et flaccon à viz. — De belles l
Nos pères beurent bien, et vuiderent les potz.
— C'est bien chié chanté, beuvons! — Voulez-
vous rien mander à la rivière? cestuy cy va laver
les trippes. — Je ne boy en plus qu'une esponge.
— Je boy comme un Templier. — Et je tanqucun
sponsus, — Et moy sicut terra sine aqua, ■^— Un
synonyme de jambon? — C'est une compulsoire de
beuvettes, c'est un poulain : par le poulain, on des-
cend le vin en cave; par le jambon, en l'estomach.
— Or çà, à boire, boire çàl II n'y a poinct charge.
Ktspice personam, pont pro duos : bus non est in
GARGANTUA t3
ifsii. Si je montois aussi btee comme j'avaUe, je
fasse pieça hauit en l'aer :
Ainsi se feist Jacques Cuear riche.
Ainsi profitent boys en friche.
Ainsi conquesta Bacchus l'Inde,
Ainsi Philosophie Melinde.
— Petite pluye abat grand vend; longues beu-
"vettes rompent le tonnoire. — Mais si ma couille
pissoit telle urine, la vouldriez vous bien sugcer? —
Je retiens après. — Paige, baille : je t'insinue ma
nomination en mon tour.
Hume Guillot,
Encores y en a il un pot.
— Je me porte pour appellant de soif comme
d'abus. Paige, relieve mon appel en forme. —
Ceste roigneure! — Je souloys jadis boyre tout;
maintenant, je n'y laisse rien. — Ne nous hastons
pas et amassons bien tout. — Voicy trippes de jeu
et guodebillaux d'enuy, de ce fauveau à la raye
noire. O pour Dieu, estrillons-le à profict de
mesnaige. — Beuvez, ou je vous... Non, non,
beuvez , je vous en prye. Les passereaux ne
mangent si non que on leur tappe les queues.
Je ne boy si non qu'on me flatte. — Lagona
edatera. Il n'y a raboulliere en tout mon corps
où cestuy vin ne furette la soif. — Cestuy-cy
me la fouette bien. — Cestuy-cy me la bannira
du tout. — Cornons icy à son de flaccons et bou-
24 LIVRE I, CHAPITRE V
teilles que quiconque aura perdu la soif ne ayt à la
chercher céans. Longs clysteres de beuverie l'ont
faict vuyder hors le logis. — Le grand Dieu feist
les planettes, et nous faisons les platznetz. — J'ay la
parole de Dieu en bouche : Sitio, — La pierre
dicte ofo^eoToç n'est plus inextinguible que la soif de
ma paternité. — L'appétit vient en mangeant, di-
soy t Angest on Mans ; la soif s'en va en beuvant.
— Remède contre la soif? Il est contraire à celluy
qui est contre morsure de chien : courrez tousjours
après le chien, jamais ne vous mordera; beuvez
tousjours avant la soif, et jamais ne vous adviendra.
— Je vous y prens, je vous resveille. Sommelier
éternel, guarde-nous de somme. Argus avoyt cent
yeulx pour veoir, cent mains fault à un sommelier^
comme avoyt Briareus, pour infatigablement verser.
— Mouillons, hay, il fait beau seicher. — Du
blanc, verse tout, verse de par le diable! verse
deçà, tout plein; la langue me pelle. — Lans,
tringue : à toy, compaing, de hayt, de hayt ! —
— La, la, la, c'est morfiaillé, cela. — O lachryma
Christi! c'est de la Deviniere ; c'est vin pineau. —
O le gentil vin blanc 1 et, par mon ame, ce n'est
que vin de tafetas. — Hen, hen, il est à une au-
reille, bien drapé et de bonne laine. — Mon com-
paignon, couraige ! — Pour ce jeu, nous ne vou-
ïèrons pas, car j'ay faict un levé. Ex hoc in hoc.
Il n'y a poinct d'enchantement; chascun de vous
l'a veu. Je y suis maistre passé :
GARGANTUA sS
A brum, i bram 1 je sais prebstre Macé.
— O les beuveurs ! O les altérez ! — Paige,
mon amj, emplis icy et couronne le vin, je te prj,
— A la cardinale. — Natura abhorret vacuum :
diriez-Yous qu'une mouche j eust beu ? — A la
mode de Bretaigne. — Net, net, à ce pjot. —
Avaliez, ce sont herbes. »
CHAPITRE VI
Comment Gargantua nasquit en façon bien estrange,
ULX tenens ces menuz propos de beu-
verie, Gargamelle commença se porter
mal du bas, dont Grandgousier se leva
dessus rherbe et la reconfortoit ho-
nestement, pensant que ce feut mal d'enfant, et luj
disant qu'elle s'estoit là herbée soubz la saulsaje,
et qu'en brief elle feroit piedz neufz; par ce luy
convenoit prendre couraige nouveau au nouvel ad-
venement de son poupon, et encores que la dou-
leur luy feust quelque peu en fascherie, toutesfojs
que ycelle seroit briefve, et la joye qui toust suc-
cederoit luy tolliroit tout cest ennuy, en sorte que
seulement ne luy en resteroit la soubvenance.
« Couraige de brebis, disoyt-il, depeschez-vous
de cestuy-cy, et bien toust en faisons un aultre. —
Ha, di&t-elle, tant vous parlez à vostre aise, vous
20 LIVRE I, CHAPITRE VI
aultres hommes 1 Bien de par Dieu, je me parfor-
ceraj, puis qu'il vous plaist. Mais pleust à Dieu
que vous l'eussiez coupé. — Quoi? dist Grand >
gousier. — Ha, dist-elle, que vous estes bon
homme! vous l'entendez bien. — Mon membre?
dist-il. Sang de les cabres! si bon vous semble,
faictes apporter un cousteau. — Ha, dist-elle, ja à
Dieu ne plaise ! Dieu me le pardoint, je ne le dis
de bon cueur, et pour ma parolle n'en faictes ne
plus ne moins. Mais je auraj prou d'affaires au-
jourd'huy, si Dieu ne me ayde, et tout par vostre
membre, que vous feussiez bien ayse! — Couraige,
couraige ! dit-il, ne vous souciez au reste, et laissez
faire aux quatre bœufz de devant. Je m'en voys
boyre encores quelque veguade. Si ce pendent vous
survenoit quelque mal, je me tiendray prés ; hus-
chant en paulme, je me rendray à vous. »
Peu de temps après, elle commença à souspirer,
lamenter et crier. Soubdain vindrent à tas saiges
femmes de tous coustez. Et, -la tastant par Le bas,
trouvèrent quelques pellauderies assez de maulvais
goust, et pensoyent que ce feust l'enfant; mais
c'estoyt le fondement qui luy escappoit, à la moUi-
fication du droict intestine, lequel vous appeliez le
boyau cuUier, par trop avoir mangé de tripes,
comme avons declairé cy dessus.
Dont une horde vieille de la compagnie, laquelle
avoit réputation d'estre grande medicine, et là es-
toit venue de Brizepaille, d'auprès- Sainct-Genou,
J
GARGANTUA 2J
devant soixante ans, luy feist un restrinctif si hor-
rible que tous ses larrys tant feurent oppilez et re-
seriez ^ que à grande poine avesques les dentz vous
les eussiez eslargiz, qui est chose bien horrible à
penser. Mesmement que le diable à la messe de
sainct Martin, escripvant le quaquet de deux gua-
loises, à belles dentz alongea son parchemin.
Par cest inconvénient feurent au dessus relas-
chez les cotylédons de la matrice, par lesquelz
sursaulta l'enfant, et entra en le vene creuse, et
gravant par le diaphragme jusques au dessus des
espaules, où ladicte vene se part en deux, print
son chemin à gauche, et sortit par Taureille se-
nestre.
Soubdain qu'il fut né, ne cria comme les aultres
enfants : « Mies, mies ! » Mais à haulte voix s'es-
crioit : « A boire ! à boire ! à boire ! » comme in-
vitant tout le monde à boire, si bien qu'il fut ony
de tout le pays de Beusse et de Bibaroys.
Je me doubte que ne croyez asseurement ceste
estrange nativité. Si ne le croyez, je ne m'en sou-
cie ; mais un homme de bien, un homme de bon
sens, croit tousjours ce qu'on luy dict et qu'il trouve
par escript.
Est-ce contre nostre loy, nostre foy, contre
raison, contre la saincte escripture? De ma part, je
ne trouve rien escript es bibles sainctes qui soit
contre cela. Mais si le vouloir de Dieu tel eust
esté, diriez-vous qu'il ne l'eust peu faire? Ha I
28 LIVRE I, CHAPITRE VI
pour grâce, ne emburelucocquez jamais vous es-
piitz de ces vaines pensées, car je vous diz que à
Dieu rien n'est impossible. Et, s'il vouloit, les fem-
mes auroient doresnavant ainsi leurs enfans par
l'aureille.
Bacchus ne fut il engendré par la cuisse de
Jupiter ?
Rocquetaillade nasquit il pas du talon de sa
mère?
Croquemottche de la pantofle de sa nourrice?
Minerve nasquit elle pas du cerveau par l'aureille
de Jupiter ?
Adonis par Tescorce d'un arbre de mirrhe ?
Castor et Poliux de la cocque d'un œuf pond et
esclous par Leda ?
Mais vous seriez bien dadvantaige esbahys et
estonnez si je vous expousoys présentement tout
le chapitre de Pline, auquel parle des enfantemens
estranges et contre nature. Et toustefoys je ne suis
poinct menteur tant asseuré comme il a esté. Lisez
le septiesme de sa Naturelle Histoire, cap. iij, et ne
m'en tabustez plus l'entendement.
»'
GARGANTUA 29
CHAPITRE VII
Comment k nom fut imposé à Gargantua,
et comment il humoit le piot,
E bon homme Grandgousier, beuvant
et se rigollant avecques les aultres,
entendit le cry horrible que son filz
avoit faict entrant en lumière de ce
monde, quand il brasmoit demandant « à boyre, à
boyre, à boyre ! » dont il dist : « que grand tu as ! »
iupple le gousier. Ce que ouyans, les assistans di-
rent que vrayement il debvoit avoir par ce le nom
de Gargantua, puis que telle avoit esté la première
parolle de son père à sa naissance, à Timitation
et exemple des anciens Hébreux. A quoy fut con-
descendu par icelluy, et pleut tresbien à sa mère.
Et, pour l'appaiser, luy donnèrent à boyre à tyre
larigot, et feut porté sur les fonts, et là baptisé,
comme est la coustume des bons christiens.
Et luy feurent ordonnées dix et sept mille neuf
cens treze vaches de Pautille et de Brehemond
pour l'alaicter ordinairement,; car de trouver nour-
rice suffisante n^estoit possible en tout le pays, con-
sidéré la grande quantité de laict requis pour tcelluf
alimenter. Combien qu'aulcuns docteurs scotistes
aycnt affermé que sa mère l'alaicta, et qu'elle pou-
vait traire de ses mammelles quatorze cens deux
3o LIVRE I, CHAPITRE VII
pipes neuf potées de laict pour chascune foys. Ce
que n'est vray semblable. Et a esté la proposition
declairée mammallement scandaleuse, des pitoya-
bles aureilles offensive, et sentent de loing hé-
résie.
En cest estât passa jusques à un an et dix moys,
onquel temps, par le conseil des médecins, on
commença le porter, et fut faicte une belle char-
rette à bœufs par l'invention de Jehan Denyau;
dedans icelle on le pourmenoit par cy par là joyeu-
sement; et le faisoit bon veoir, car il portoit
bonne troigne, et avoit presque dix et huyt men-
tons, et ne cryoit que bien peu ; mais il se con-
chioit à toutes heures, car il estoit merveilleu-
sement phlegmaticque des fesses, tant de sa
complexion naturelle que de la disposition acci-
dentalle qui luy estoit advenue par trop humer
de purée septeinbrale. Et n'en humoit goutte
sans cause.
Car, s'il advenoit qu'il feust despit, courroussé,
fasché, ou marry ; s'il trepignoyt, s'il pleuroit, s'il
crioit, luy apportant à boyre, l'on le remettoit en
nature, et soubdain demouroit coy et joyeulx.
Une de ses servantes m'a dict, jurant sa fy, que
de ce faire il estoit tant coustumier qu'au seul son
des pinthes et flaccons il entroit en ecstase, comme
s'il goustoit les joyes de paradis. En sorte qu'elles,
considerans ceste complexion divine, pour le res*
jouir au matin, faisoient davant lui sonner des verres
GARGANTUA 3l
avecques un cousteau, ou des flaccons avecques
leur toupon, ou des pinthes avecques leur couvercle.
Auquel son, il s'esguajoit, il tressailloit, et luy-mes-
mes se bressoit en dodelinant de la teste, monî-
chordisant des doigtz et barytonant du cul.
CHAPITRE VIII
Comment on vestit Gargantua.
UY estant en cest eage, son père or-
donna qu'on luy feist habillemens à
sa livrée, laquelle estoit blanc et bleu.
De faict, on y besoigna, et furent faictz,
taillez et cousuz à la mode qui pour lors couroit.
Par les anciens pantarches qui sont en la chambre
des comptes à Montsoreau, je trouve qu'il feutvestu
en la façon que s'ensuyt :
Pour sa chemise furent levées neuf cens aulnes
de toile de Chasteleraud, et deux cens pour les
coussons en sorte de carreaulx, lesquelz on mist
soubz les esselles. Et n'estoit poinct froncée, caria
fronsure des chemises n'a esté inventée sinon depuis
que les lingieres, lorsque la poincte de leur agueille
estoit rompue, ont commencé besoigner du cul.
Pour son pourpoinct furent levées huyt cens
treize aulnes de satin blanc, et pour les agueillettes
quinze cens neuf peaulx et demye de chiens. Lors
commença le monde attacher les chausses au pour-
32 LIVRE I, CHAPITRE YIII
poinct, et non le pourpoinct aux chausses, car c'^st
chose contre nature, comme amplement a deciaré
Oikam sus les Exponibks de M. Haultechaussade.
Pour ses chausses furent levez unze cens cinq
aulnes et ung tiers d'estamet blanc, et feurent des-
chisquetez en forme de colomnes striées et créne-
lées par le derrière, affin de n'eschaufer les reins.
Et flocquoit par dedans la deschicqueture de damas
bleu, tant que besoing estoit. Et notez qu'il avoit
tresbelles griefves et bien proportionnez au reste
de sa stature.
Pour la braguette feurent levées seize aulnes un
quartier d'icelluj mesme drap, et fut la forme d'icelle
comme d'un arc boutant, bien estachée joyeusement
à deux belles boucles d*or, que prenoient deux cro-
che tz d'esmail, en un chascun desquelz estoit en-
châssée une grosse esmeraugde de la grosseur d'une
pomme d'orange. Car, ainsi que dict Orpheus libro
De lapidihusy et Pline libro u/fimo, elle a vertu
erective et confortative du membre naturel. L'exi-
ture de la braguette estoit à la longueur d'une
canne, deschicquetée comme les chausses, avecques
le damas bleu flottant comme davant. Mais, vojans
la belle brodure de canetille et les plaisans entrelatz
d'orfeverie garniz de fins diamens, fins rubiz, fines
turquojses, fines esmeraugdes, et unions persicques,
vous l'eussiez comparée à une belle corne d'abon-
dance, telle que voyez es antiquailles, et telle que
donna Rhea es deux nymphes Adrastea et Ida,
GARGANTUA 33
nourrices de Jupiter : tousjours gualante, succulente,
resudante, tousjours verdoyante, tousjours fleuris-
sante, tousjours fructifiante, plene d'humeurs, plene
de fleurs, plene de fniictz, plene de toutes délices.
Je advoue Dieu s'il ne la faisoit bon veoir. Mais je
vous en exposeray bien dadvantaige au livre que j'aj
faict De la dignité des braguettes. D'un cas vous ad-
vertis, que si elle estoit bien longue et bien ample,
si estoit elle bien guamie au dedans et bien avitail-
lée, en rien ne ressemblant les hypocriticques bra-
guettes d'un tas de muguetz, qui ne sont plenes
que de vent, au grand interest du sexe féminin.
Pour ses souliers furent levées quatre cens six
aulnes de velours bleu cramoysi, et furent deschic-
quettez mignonement par lignes parallelles joinctes
en cylindres uniformes. Pour la quarreleure d'iceulx
furent employez unze cens peaulx de vache brune,
taillée à queues de merluz.
Pour son saie furent levez dix et huyt cens aulnes
de velours bleu tainct en grene, brodé à l'entour
de belles vignettes, et par le mylieu de pinthes d'ar-
gent de canetille, enchevestrées de verges d'or
avecques force perles, par ce dénotant qu'il seroit
un bon fessepinthe en son temps.
Sa ceincture feut de troys cens aulnes et demye
de cerge de soye, moytié blanche et moytié bleu,
ou je suis bien abusé.
Son espée ne feut valentienne, ny son poignard
sarragossoys, car son père hayssoit tous ces Indal-
Rabelais, 1, 5
34 LIVRE I, CHAPITRE VIII
gos Bourrachous marranisez comme diables; mais
il eut la belle espée de boys, et le poignart de cuir
bouilly, pinctz et dorez comme un chascun soub-
haiteroit.
Sa bourse fut faicte de la couille d'un enflant
que lui donna Her Pracontal, proconsul de Libye.
Pour sa robe furent levées neuf mille six cens
aulnes moins deux tiers de velours bleu comme des-
sus, tout porfilé d'or en figure diagonale, dont par
juste perspective yssoit une couleur innommée, telle
que voyez es coulz des tourterelles, qui resjouissoit
merveilleusement les yeulx des spectateurs.
Pour son bonnet furent levées troys cens deux
aulnes ung quart de velours blanc, et feut la forme
d'icelluy large et ronde à la capacité du chief. Car
son père disoit que ces bonnetz à la marrabeise,
faictz comme une crouste de pasté, porteroient
quelque jour malencontre à leurs tonduz.
Pour son plumart pourtoit une belle grande
plume bleue prinse d'un onocrotal du pays de Hir-'
canie la saulvaige bien mignonement pendente sus
Taureille droicte.
Pour son image avoit en une platine d'or pesant
soixante et huyt marcz une figure d'esmail compé-
tent en laquelle estoit pourtraict un corps humain
ayant deux testes, l'une virée vers l'autre, quatre
bras, quatre pieds, et deux culz, telz que dict Pla-
ton m Symposio avoir esté l'humaine nature à son
commencement mystic, et autour estoit escript en let-
GARGANTUA 35
très ioniques, AFADH OY ZHTEI TA EAYTHS.
Pour porter au col eut une chaine d'or pesante
vingt et cinq mille soixante et troys marcz d'or,
faicte en forme de grosses bacces, entre lesquelles
estoient en œuYre gros jaspes verds engravez et
taillez en dracons tous environnez de rayes et es-
tincelles, comme les portoit jadis le roy Necepsos.
Et descendoit jusque à laboucque du hault ventre;
Dont toute sa vie en eut l'émolument tel que sça-
vent les médecins gregoys.
Pour ses guands furent mises en œuvre seize
peaulx de lutins, et troys de loups guarous pour la
brodure d'iceulx. Et de telle matière lui feurent
faictz par l'ordonnance des Cabalistes de Sain-
Louand.
Pour ses aneaubc, lesquelz voulut son père qu'il
portast pour renouveller le signe antique de no-
blesse, il eut au doigt indice de sa main gauche
une escarboucle grosse comme un œuf d'austruche
enchâssée en~or de seraph bien mignonement. Au
doigt médical d'icelle eut un aneau faict des qua-
tre metaulx ensemble, en la plus merveilleuse façon
que jamais feust veue, sans que l'assier froissast l'or,
sans que l'argent foullast le cuyvre. Le tout fut
faict par le capitaine Chappuys et Alcofribas, son
bon facteur. Au doigt médical de la dextre eut un
aneau faict en forme spirale, auquel estoient en-
châssez un balay en perfection, un diament en
poincte, et une esmeraulde de Physon, deprisines-
Î6 LIVKE 1, CHAPITRE IX
timable. Car Hans Carrel, grand lapidaire du loj
de Melinde, les estimoit à la valeur de sobtaDte
neuf millions huyi cens nonante et quatre mille dix
et huyt moutons à la grande laine; autant l'estimè-
rent les Fourques d'Auxbourg.
CHAPITRE IX
Lts Coukurs tl livret de Gargantua.
ES couleunde Gargantua feurent blanc
et bien, comme c^ dessus avez peu
lire. Et par icelles vouloit son père
qu'on entendist que ce luy estoit une
joye céleste. Car le blanc luy signifioit joye, plai-
sir, délices et resjouissance, et le bleu choses ce-
lestes.
J'entends bien que, lisans ces motz, vous vous
mocquez du vieil beuveur, et reputez l'exposition
des couleurs par trop îadague et abhorrente; et
dictes que blanc signifie foy, et bleu fermeté ; mais,
sans mouvoir, courroucer, eschaufer ny altérer, car
le temps est dangereux, respondez-moy, si bon vous
semble. D'auilre contraîncte ne useray envers vous,
ny aultres quelz qu'ilz soient. Seulement vous diray
un mot de la bouteille.
Qui vous meut? qui vous poinct? qui vous dtct
que blanc signifie foy, et bleu fermeté? Un, dictes-
vous, livre trepelu qui se vend par les bisouars et
GARGANTUA 5j
porteballes au tiltre : le Blason des couleurs. Qui l'a
faictP Quiconques il soit, en ce a esté prudent
qu'il n*y a poinct mis son nom. Mais, au reste, je
ne sçay quoy premier en luj je doibve admirer, ou
son oultrecuidance, ou sa besterie.
Son oultrecuidance, qui sans raison, sans cause,
et sans apparence, a ausé prescripre de son autorité
privée quelles choses seroient dénotées par les cou-
leurs; ce que est Tusance des tyrans, qui voûtent'
leur arbitre tenir lieu de raison ; non des saiges et
sçavans, qui par raisons manifestes contentent les
lecteurs ;
Sa besterie, qui a existimé que, sans aultres dé-
monstrations et argumens valables, le monde reigte-
roit ses devises par ses impositions badaudes.
De faict, comme dict le proverbe « à cul de foy-
rad toujours abonde merde», il a trouvé quelque
reste de niays du temps des haultz bonnetz, les-
quelz ont eu foy à ses escripts, et selon iceulx ont
taillé leurs apophthegmes et dictez, en ont enche-
vestré leurs muletz, vestu leurs pages, escartelé
leurs chausses, brodé leurs guandz, frangé leurs
lictz, painct leurs enseignes, composé chansons, et,
que pis est, faict impostures et lasches tours clan-
destinement entre les pudicques matrones.
£n pareilles ténèbres sont comprins ces glorieux
de Court et transporteurs de noms, lesquelz voulens
en leurs divises signifier espoir y font portraire une
sphère, des pennes d'oiseaulx pour pomes, de l'ancho-
38 LIVRE I, CHAPITRE IX
lie pour mtlancholie, la lune bicorne pour vivre en
croissant, un banc rompu pour bancque roupie, non
et un halcret, pour non durhabit, un lict sans ciel
pour un licentié. Que sont homonymies tant ineptes,
tant fades, tant rusticques et barbares, que l'on
doibvroit atacher une queue de renard au collet et
faire un masque d'une bouze de vache à un chascun
d'iceubc qui en vouldroit dorénavant user en France
après la restitution des bonnes lettres.
Par mesmes raisons, si raisons les doibz nommer,
et non resveries, ferois je paindre un penier, déno-
tant qu'on me faict pener, et un pot à moustarde
que c'est mon cueur à qui moult tarde^ et un pot à
pisser, c'est un officiai, et le fond de mes chausses,
c'est un vaisseau de petZy et ma braguette, c'est le
greffe des arrestz, et un estront de chien, c'est un
tronc de céans, où gist l'amour de m'amye.
Bien aultrement faisoient en temps jadis les saiges
de Egypte quand ils escripvoient par lettres qu'ils
appelloient hiéroglyphiques, lesquelles nul n'enten-
doit qui n'entendist, et un chascun entendoit qui
entendist la vertu, propriété et nature des choses
par icelles figurées, desquelles Orus Apollon a en
grec composé deux livres, et Polyphile au Songe
d'Amours en a davantaige exposé. £n France, vous
en avez quelque transon en la devise de Monsieur
l'Admirai, laquelle premier porta Octavian Au-
guste.
Mais plus oultre ne fera voile mon esquif entre
GARGANTUA 3o
ces gouffres et guez mal plaisans. Je retourne faire
scale au port dont suis yssu. Bien ay je espoir d'en
escripre quelque jour plus amplement, et monstrer»
tant par raisons philosophicques que par auctoritez
receues et approuvées de toute ancienneté, quelles
et quantes couleurs sont en nature, et quoj par
une chascune peut estre designé, si Dieu me saulve
le moulé du bonnet ; c'est le pot au vin, comme
disoit ma mère grand.
CHAPITRE X
De ce qu'est signifié par les couleurs blanc et bleu.
E blanc doncques signifie joye, soûlas
et liesse, et non à tort le signifie^ mais
à bon droict et juste tiltre; ce que
pourrez vérifier si, arrière mises vos
affections, voulez entendre ce que présentement
vous exposeray.
Aristoteles dict que, supposent deux choses con-
traires en leur espèce, comme bien et mal, vertu et
vice, froid et chauld, blanc et noir, volupté et do-
leur, joye et dueil, et ainsi de aultres, si vous les
couplez en telle façon qu'un contraire d'une espèce
convienne raisonnablement à l'un contraire d'une
aultre, il est conséquent que l'autre contraire com-
pete avecques l'autre résidu. Exemple : Vertus et
Vice sont contraires en une espèce, aussy sont
40 LIVRE I, CHAPITRE X
Bien et Mal. Si l'un des contraires de la première
espèce convient à l'un de la seconde, comme Vertus
et Bien, car il est sceut que Vertus est bonne, ainsi
seront les deux residuz, qui sont Mal et Vice, car
Vice est maulvais.
Geste reigle logicale entendue, prenez ces deux
contraires, Joye et Tristesse ; puis ces deux. Blanc
et Noir: car ilz sont contraires physicalement. Si
ainsi doncques est que Noir signifie Dueil, à bon
droict Blanc signifiera Joye.
Et n'est cette signifiance par imposition hu-
maine instituée, mais receue par consentement de
tout le monde, que les philosophes nomment Jus
Gentiurriy droict universel, valable par toutes con-
trées.
Comme assez sçavez que tous peuples, toutes
nations, je excepte les antiques Syracusans et quel-
ques Argives, qui avoient l'âme de travers, toutes
langues voulens exteriorement demonstrer leur tris-
tesse, portent habit de noir, et tout dueil est faict
par noir. Lequel consentement universel n'est faict
que nature n'en donne quelque argument et raison,
laquelle un chascun peut soubdain par soy com-
prendre sans aultrement estre instruict de personne,
laquelle nous appelions droict naturel.
Par le blanc, à mesmes induction de nature, tout
le monde a entendu joye, liesse, soûlas, plaisir et
délectation.
Au temps passé, les Thraces et Crêtes signoient
GARGANTUA 41
les jours bien fortunez et joyeux de pierres blan-
ches, les tristes et defortiinez de noires.
La nuyct n'est elle funeste, triste et melancho-
lieuse? Elle est noire et obscure par privation. La
clarté n*csjouit elle toute nature? Elle est blanche
plus que chose que soit. A quoy prouver je vous
pourrois renvoyer au livre de Laurens Valle contre
Bartole; mais le tesmoignage evangelicque vous
contentera. Matth, xvij est dict que, à la Transfi-
guration de Nostre Seigneur, vestimenta tjus fada
sunt alha sicut lux ce ses vestemens feurent faictz
blancs comme la lumière. » Par laquelle blancheur
lumineuse donnoit entendre à ses troys apostres
ridée et figure des joyes éternelles. Car par la
clarté sont tous humains esjouiz, comme vous avez
le dict d'une vieille que n'avoit dens en gueule,
encores disoit elle : « Bona lux, » Et Tobie, cap. v,
quand il eut perdu la veue, lors que Raphaël le
salua, respondit : « Quelle joye pourray je avoir,
qui poinct ne voy la lumière du ciel? » En telle
couleur tesmoignerent les Anges la joye de tout
l'univers à la Résurrection du Saulveur, Joan xx,
et à son Ascension, Act, j. De semblable parure
veit sainct Jean evangeliste, ApocaL iiij et vij, les
fidèles vestuz en la céleste et béatifiée Hierusalem.
Lisez les histoires antiques tant grecques que
romaines, vous trouverez que la ville de Albe,
premier patron de Rome, feut et construicte et
appellée à l'invention d'une truye blanche.
6
42 LIVRE I, CHAPITRE X
Vous trouverez que si à aulcun, après avoir eu
des ennemis victoire, estoit décrété qu'il entrast à
Rome en estât triumphant, il y entroit sur un char
tiré par chevaulx blancs; autant celluy qui y entroit
en ovation, car par signe ny couleur ne pouvojent
plus certainement exprimer la joye de leur venue
que par la blancheur.
Vous, trouverez que Pericles, duc des Athéniens,
voulut celle part de ses gensd'armes, esquelz par
sort estoient advenues les febves blanches, passer
toute la journée en joye, solas et repos, cependant
que ceulx de l'autre part batailleroient. Mille aul-
très exemples et lieux à ce propos vous pourrois je
exposer, mais ce n'est icy le lieu.
Moyennant laquelle intelligence povez resouldre
un problème, lequel Alexandre Aphrodise a réputé
insoluble : « Pourquoy le leon, qui de son seul
cry et rugissement espovante tous animaulx, seule-
ment crainct et révère le coq blanc? » Car, ainsi
que dict Proclus, lib. De sacrificio et magia, c'est
par ce que la présence de la vertus du Soleil, qui
est l'organe et promptuaire de toute lumière ter-
restre et syderale, plus est symbolisante et compé-
tente au coq blanc, tant pour icelle couleur que
pour sa propriété et ordre specificque, que au leon.
Plus dict que en forme léonine ont esté diables
souvent veuz, lesquelz, à la présence d'un coq
blanc, soubdainement sont disparuz.
C'est la cause pourquoy Galli, ce sont les Fran-
GARGANTUA 48
çoys, ainsi appeliez parceque blancs sont naturelle-
ment comme laict , que les Grecz nomment ^«^«1
voluntiers portent plumes blanches sus leurs bon-
netz; car par nature ils sont joyeux, candides,
gratieux et bien amez, et pour leur symbole et en-
seigne ont la fleur plus que nulle autre blanche,
c'est le lys.
Si demandez comment par couleur blanche na-
ture nous induict entendre joye et liesse, je vous
responds que l'analogie et conformité est telle. Car,
comme le blanc exteriorement disgrege et espart
la veue, dissolvent manifestement les espritz visifz,
selon l'opinion de Aristoteles en ses Problèmes, et
les perspectifz, et le voyez par expérience quand
vous passez les montz cou vers de neige, en sorte
que vous plaignez de ne pouvoir bien reguarder,
ainsi que Xenophon escript estre advenu à ses gens,
et comme Galen expose amplement lib. x, De usu
partium, tout ainsi le cueur par joye excellente est
interiorement espart, et patist manifeste resolution
des esperitz vitaulx, laquelle tant peut estre acreue,
que le cueur demoureroit spolié de son entretien,
et par conséquent seroit la vie estaincte par ceste
perichairie, comme dict Galen, lib, xij, Metho»,
lib, V, De locis affectis, et lib, ij, De symptomaton
causis, et comme estre au temps passé advenu tes-
moignent Marc Tulle, lib. j, Quxstio, TuscuL,
Verrius, Aristoteles, Tite-Live, après la bataille de
Cannes, Pline, lib, vij, c, xxxij et liij,j A. Gellius,
44 LIVRE I, CHAPITRE XI
lih. iij, XV et aultres, à Diagoras Rodien, Chilo,
Sophocles, Dyonis, tjrant de Sicile, Phiiippides,
Philemon, Polycrata, Philistion, M. Juventi, et
aultres, qui moururent de joye, et comme dict Avi-
cenne , in ij canonc et lib, Dt viribus cordis , du
zaphran, lequel tant esjouist le cueur qu'il le des-
pouille de vie, si on en prend en dose excessifve,
par resolution et dilatation superflue. Icj voyez
Alex. Aphrodisien, lib. primo ProbUmatum, cap,
xix. Et pour ca use.
Mais quoy? j'entre plus avant en ceste matière
que n'establissois au commencement. Icy doncques
callerav mes voilles, remettant le reste au livre ea
ce consommé du tout, et diray en un mot que le
bleu signifie certainement le ciel et choses célestes,
par mesmes symboles que le blanc signifioit joye
et plaisir.
CHAPITRE XI
De l'Adolescence de Gargantua.
ARGANTUA, depuis les troys jusques
à cinq ans, feut nourry et institué en
toute discipline convenente, par le
commandement de son père, et celluy
temps passa comme les petitz enfans du pays, c'est
assavoir : à boyre, manger et dormir ; à manger,
dormir et boyre ; à dormir^ boyre et manger.
GARGANTUA 45
Tous] ours se vaultroit par les fanges, se masca-
Toyt le nez, se chauffourroit le visaige, aculoyt ses
souliers, baisloit souvent aux mousches, et couroit
voulentiers après les parpaillons, desquelz son père
tenoit l'empire.
Il pissoit sus ses souliers, il chjoit en sa chemise,
il se mouschoyt à ses manches, il mourvoit dedans
sa soupe et patroilloit par tout lieux, et beuvoit en
sa pantoufle, et se frottoit ordinairement le ventre
d'un panier. Ses dens aguysoit d'un sabot, ses
mains lavoit de potaige , se pignoit d'un goubelet,
se asséoyt entre deux selles le cul à terre, se cou-
vroyt d'un sac mouillé, beuvoyt en mangeant sa
souppe, mangeoit sa fouace sans pain, mordoyt en
riant, ryoit en mordent, souvent crachoyt on bas-
sin, pettoyt de greysse, pissoyt contre le soleil, se
cachoyt en l'eau pour la pluye, battoyt à froid,
songeoyt creux, faisoyt le succré, escorchoyt le re-
nard, disoit la patenostre du cinge, retournoit à ses
moutons, toumoyt les truyes au foin, battoyt le
chien devant le lion, mettoyt la charrue devant les
beufz, se grattoyt où ne luy demangeoyt poinct,
tiroit les vers du nez , trop embrassoyt et peu es-
traignoyt, mangeoyt son pain blanc le premier,
ferroyt les cigalles, se chatouilloyt pour se faire
rire, ruoyt tresbien en cuisine, faisoyt gerbe de
feurre aux Dieux, faisoyt chanter Magnificat à
Matines et le trouvoyt bien à propous, mangeoyt
chous et chioyt pourrée, cognoissoyt mousches en
46 LIVRE I, CHAPITRE XI
laict, faisoyt perdre les pieds aux mousches, ratisso jt
le papier, chauffourroyt le parchemin, guaignoyt
au pied, tiroyt au chevrotin, comptoyt sans son
houste, battojt les buissons sans prandre les ozil-
Ions, croyoit que nues feussent pailles d*arain et
que vessies feussent lanternes, tiroyt d'un sac deux
moustures, faisoyt de l'asne pour avoir du bren, de
son poing faisoyt un maillet, prenoit les grues du
premier sault, vouloyt que maille à maille on feist
les haubergeons, de cheval donné tous] ours reguar-
doyt en la gueulle, saultoiyt du coq à l'asne, met-
toyt entre deux verdes une meure, faisoyt de la
terre le foussé , gardoyt la lune des loups , si les
nues tomboient esperoyt prandre les alouettes, fai-
soyt de nécessité vertus, faisoyt de tel pain souppe,
se soucioyt aussi peu des raitz comme des tonduz,
tous les matins escorchoyt le renard. Les petitz
chiens de son père mangeoient en son escuelle :
luy de mesmes mangeoit avecques eux. Il leurs
mordoit les aureilles, ilz luy graphinoient le nez, il
leurs souffloit au cul, ilz luy leschoient les badi-
goinces.
Et sabez quey, billots? Que mau de pipe vous
byre ! ce petit paillard tousjours tastonnoit ses gou-
vernantes cen dessus dessoubs, cen devant derrière.
« Harry bourriquet, » et desjà commençoyt exercer
sa braguette, laquelle un chascun jour ses gouver-
nantes ornoyent de beaulx boucquets, de beaulx
rubans, de belles fleurs, de beaulx flocquars, et
GARGANTUA 47
passoient leur temps à la faire revenir entre leurs
mains, comme un magdaleon d'entraict; puis s'es-
claffoient de rire quand elle ievoit les aureilies,
comme si le jeu leurs eust pieu.
L'une la nommoit ma petite dille, l'autre ma
pine , l'aultre ma branche de coural , l'autre mon
bondon , mon bouchon , mon vibrequin , mon pos-
souer, ma teriere, ma pendilloche, mon rude esbat
roidde et bas, mon dressouoir, ma petite andoille
vermeille, ma petite couille bredouille.
« Elle est à moy,disoit l'une. — C'est la mienne,
disoit l'aultre. — Moy, disoit l'aultre, n'y auray je
rien? Par ma foy, je la couperay doncques. — Ha
couper! disoit l'aultre, vous luy feriez mal. Ma
dame, coupez vous la chose aux enfans? Il seroit
Monsieur sans queue. »
£t, pour s'esbattre comme les petitz enfans du
pays, luy feirent un beau virollet des aesles d'un
moulin à vent de Myrebalays.
CHAPITRE XII
Des Chevaulx factices de Gargantua.
u I s , affin que toute sa vie feust bon
chevaulcheur , l'on luy feist un beau
I grand cheval de boys, lequel il faisoit
penader, saulter, voltiger, ruer et
danser tout ensemble, aller le pas, le trot, l'entre-
48 LIVRE I, CHAPITRE XII
pas, le gualot, les ambles, le hobin, le traquenard,
le camelin et Tonagrier; et luy faisoit changer de
poil, comme font les moines de Courtibaux, selon
les Festes : de bailbrun, d'alezan, de gris pommelle,
de poil de rat, de cerf, de rouen , de vache , de
zencle, de pecile, de pye, de leuce.
Luy mesmes d'une grosse traine fist un chaval
pour la chasse, un aultre d'un fust de pressouer à
tous les jours, et d'un grand chaisne une muUe
avecques la housse pour la chambre. Encores en
eut il dix ou douze à relays, et sept pour la poste;
et tous mettoit coucher auprès de soy.
Un jour le seigneur de Painensac visita son père
en gros train et apparat, auquel jour l'estoient
semblablement venuz veoir le duc de Francrepas et
le comte de Mouillevent. Par ma foy, le logis feut
un peu estroict pour tant de gens, et singulière-
ment les estables. Donc le maistre d'hostel et four-
rier dudict seigneur de Painensac , pour sçavoir si
ailleurs en la maison estoient estables vacques, s'a-
dressèrent à Gargantua, jeune garsonnet, luy de-
mandans secrettement où estoient les estables des
grands chevaulx, pensans que voluntiers les enfans
decellent tout.
Lors il les mena par les grands degrez du chas-
teau, passant par la seconde salle, en une grande
gualerie par laquelle entrèrent en une grosse tour,
et eulx montans par d'aultres degrez, dist le four-
rier au maistre d'hostel : « Cest enfant nous abuse.
GARGANTUA
49
car les estables ne sont jamais au hauit de la mai-
son. — C'est, dit le maistre d'hostel, mal entendu
à vous, car je sçaj des lieux à Lyon, à la Basmette,
à Chaisnon et ailleurs, où les estables sont au plus
hault du logis; ainsi peut estre que derrière y a
yssue au montouer. Mais je le demanderai plus as-
seurement. » Lors demanda à Gargantua : « Mon
petit mignon, où nous menez vous? — A Testable,
dist-il, de mes grands chevaulx. Nous y sommes
tantost, montons seulement ces eschallons. x>
Puis, les passant par une aultre grande salle, les
mena en sa chambre, et, retirant la porte : a Voicy,
dist-il, les estables que demandez; voila mon Ge-
nêt, voila mon Guildin^ mon Lavedan, mon Tra-
quenard ; » et, les chargeant d'un gros livier : « Je
vous donne, dist-il, ce Phryzon; je l'ay .eu de
Francfort, mais il sera vostre ; il est bon petit che-
vallet, et de grand peine; avecques un tiercelet
d'autour, demye douzaine d'hespanolz et deux lé-
vriers, vous voilà roy des perdrys et lièvres pour
tout cest hyver. — Par sainct Jean ! dirent ilz, nous
en sommes bien; à ceste heure avons|nous le moine.
— Je le vous nye, dist-il , il ne fut troys jours a
céans .»
Devinez icy auquel des deux ilz avoient plus
matière, ou de soy cacher pour leur honte, ou de
ryre pour le passetemps.
Eulx en ce pas descendens tous confus, il de-
manda : « Voulez vous une aubeliere ? — Qu'est
Rabelais, 7. 7
5o LIVRE I, CHAPITRE XII
ce, disent-ilz? — Ce sont, respondit-il, cinq es-
troncz pour faire une muselière. — Pour cejour-
d'huy, dit le maistre d'hostel, si nous sommes
roustiz jà au feu ne brusleronsj car nous sommes
lardez à poinct, en mon advis. O petit mignon, tu
nous as baillé foin en corne, je te voirray quelque
jour pape. — Je Tentendz, dist-il, ainsi; mais lors
vous serez papillon , et ce gentil papeguay sera un
papelard tout faict. — Voyre, voyre, dist le four-
rier.
— Mais , dist Gargantua , divinez combien y a
de poincts d'agueille en la chemise de ma mère.
— Seize, dist le fourrier. — Vous, dist Gar-
gantua , ne dictes TEvangile , car il y en a sens
davant et sens derrière, et le*s comptastes .trop mal.
— Quand? dist le fourrier. — Alors, dist Gargan-
tua, qu'on feist de votre nez une dille pour tirer
un muy de merde, et de votre gorge un entonnoir
pour la mettre en aultre vaisseau, car les fondz es-
toient esventez. — Cor dieu, dist le maistre d'hos-
tel, nous avons trouvé un causeur. Monsieur le
jaseur, Dieu vous guard de mal, tant vous avez la
bouche fraische. » • . .
Ainsi descendons à grand haste, soubz l'arceau
des degrez laissèrent tomber le gros livier qu'il
leurs avoit chargé, dont dist Gargantua : « Que
diantre vous estes maulvais chevaulcheurs ! Vostre
courtault vous fault au besoing. Se il vous falloit
aller d'icy à Cahusac, que aimeriez vous mieulx.
GARGANTUA 5l
OU chevaulcher un oyson ou mener une truye en
laisse ? — J'aymerois mieulx boyre , dist le four-
rier. »
Et, ce disant, entrèrent en la sale basse, où estoit
toute la briguade, et, racontans ceste nouvelle
histoire, les feirent rire comme un tas de mous-
ches.
CHAPITRE XIII
Comment Grandgousier congneut Vesptrit merveilleux
de Gargantua h ^invention d'un torchecuL
us la fin de la quinte année, Grand-
gousier, retournant de la defaicte des
^Ganarriens, visita son filz Gargantua.
Là fut resjouy comme un tel père po-
voit estre voyant un sien tel enfant; et le baisant
et accoUant Tinterrogeoyt de petitz propos puériles
en diverses sortes. Et beut d'autant avecques luy
et ses gouvernantes, esquelles par grand soing de-
mandoit entre aultres cas si elles Tavoient tenu
blanc et nect. A ce Gargantua feist response qu'il y
avoit donné tel ordre qu'en tout le pays n'estoit
guarson plus nect que luy.
a Comment cela? dit Grandgousier. — J'ay,
respondit Gargantua, par longue et curieuse expé-
rience inventé un moyen de me torcher le cul, le
plus seigneurial, le plus excellent, le plus expédient
52 LIVRE I, CHAPITRE XIII
que jamais feut veu. — Quel? dist Grandgousier.
— Comme vous le raconteray, dist Gargantua ,
présentement. Je me torchay une fo^s d*un cache-
lel de velours de une damoiselle, et le trouvay
bon, car la moliice de sa soje me causoit au fon-
dement une volupté bien grande.
Une aultre foys d*un chapron d'ycelles, et feut
de mesmes.
Une aultre foys d'un cachecoul , une aultre foys
des aureillettes de satin cramoisy; mais la dorure
d*un tas de sphères de mefde qui y estoient m'es-
corcherent tout le derrière ; que le feu sainct An-
toine arde le boyau cuUier de Torfebvre qui les
feist et de la damoiselle que les portoit !
Ce mal passa me torchant d'un bonnet de paige,
bien emplumé à la Souice.
Puis, fiantant derrière un buisson, trouvay un
chat de Mars ; d'icelluy me torchay , mais ses gry-
phes me exulcererent tout le périnée.
De ce me gueryz au lendemain, me torchant
des guands de ma mère, bien parfumez de mau-
join.
Puis me torchay de saulge , de fenoil, de aneth,
de marjolaine, de roses, de feuilles de courles,
de choub[, de bettes, de pampre, de guimaulves,
de verbasce, qui est escarlatte de cul, de lactues
et de fueilles de espinards (le tout me feist grand
bien à ma jambe) ; de mercuriale , de persiguiere,
de orties, de consolde ; mais j'en eu la cacquesan-
GARGANTUA 53
gue de Lombard, dont feu gary me torchant de ma
braguette.
Puis me torchay aux linceux, à la couverture,
aux rideaulx , d'un cpissin , d'un tapis , d'un verd ,
d'une nappe, d'une serviette, d'un mouschenez,
d'un peignouoir. En tout je trouvay de plaisir plus
que ne ont les roigneux quand on les estrille.
— Voire, mais, dist Grandgousier, lequel tor-
checul trouvas tu meilleur? — Je y estois, dist Gar-
gantua , et bien toust en sçaurez le tu autem. Je
me torchay de foin, de paille, de baudufTe, de
bourre, de laine, de papier. Mais
Tousjours laisse aux couillons esmorche
Qui son hord cul de papier torche.
— Quoy ! dist Grandgousier,- mon petit couil-
lon, as tu prins au pot, veu que tu rimes desjà? —
Ouy dea, respondit Gargantua, mon roy; je rime
tant et plus, et en rimant souvent m'enrime. Es-
coutez que dict notre retraict aux fîanteurs :
Chiart,
Foirart,
Petart,
Brenous»
Ton lard,
Chappart,
S'espart
Sus nous.
Hordous,
Merdous,
54 LIVRE I, CHAPITRE XIII
Esgous,
Le feu de sainct Antoine te ard,
Sy tous
Tes trous
Esclous
Tu ne torche ayant ton départ.
En voulez vous dadventaige ? — Ouy dea, res-
pondit Grandgousier. — Adoncq, dist Gargantua :
RONDEAU
«
En chiant l'aultre hyer senty
La guabelle que à mon cul doibs ;
L*odeur feut aultre que cuydois :
J'en feuz du tout empuanty,
O I ,si quelc'un eust consenty
* M'amener une que attendoys
En chiant,
Car je lui eusse assimenty
Son trou d'urine à mon lourdoys;
Cependant eust ayec ses doigtz
Mon trou de merde guarenty
En chiant.
Or dictes maintenant que je n'y sçay rien. Par
la mer Dé, je ne les ay faict mie; mais, les oyant
reciter à dame grand que voyez cy, les ay retenu
en la gibbesiere de ma mémoire.
— Retournons, dist Grandgousier, à nostre
propos. — Quel ? dist Gargantua, chier? — Non,
dist Grandgousier, mais torcher le cul. — Mais,
dist Gargantua, voulez vous payer un bussart de
vin breton si je vous foys quinault en ce propos?
— Ouy vrayment, dist Grandgousier.
GARGANTUA 55
— Il n'est, dist Gargantua, poinct besoing tor-
cher le cul , sinon qu'il y ayt ordure ; ordure n'y
peut estre si on n'a chié; chier doncques nous
fault davant que le cul torcher. — O ! dist Grand-
gousier, que tu -as bon sens, petit guarsonnet 1 Ces
premiers jours, je te feray passer docteur en gaie
science, par Dieu, car tu as de raison plus que
d'aage. Orpoursuiz ce propos torcheculatif, je t'en
prie. Et, par ma barbe, pour un bussart tu auras
soixante pippes, j'entends de ce bon vin breton,
lequel poinct ne croist en Bretaigne , mais en ce
bon pays de Verron.
— Je me torchay après , dist Gargantua , d'un
couvrechief, d'un aureiller, d'ugne pantophle,d'ugne
gibbessiere, d'un panier (mais o le mal plaisant tor-
checul !), puis d'un chappeau : et notez que des chap-
peaulx les uns sont ras , les aultres à poil , les aul-
tres veloutez , les aultres taffetassez , les aultres sa-
tinizez. Le meilleur de tous est celluy de poil,, car
il faîct très bonne abstersion de la matière fécale.
Puis me torchay d'une poulie, d'un coq, d'un
poulet, de la peau d'un veau, d'un lièvre, d'un
pigeon, d'un cormoran, d'un sac d'advocat, d'une
barbu te, d'une coyphe, d'un leurre.
Mais concluent je dys et maintiens qu'il n'y a tel
torchecul que d'un oyzon bien dumeté, pourveu
qu'on luy tienne la teste entre les jambes. Et m'en
croyez sus mon honneur, car vous sentez au trou
du cul une volupté mirificque, tant pour la doul-
-.•«"
56 LIVRE I, CHAPITRE XIII
ceurd'iceilujdumetque par la chaleur tempérée de
l'oizon, laquelle facilement est communîcquée au
boyau culier et aultres intestines, jusques à venir à
la région du cueur et du cerveau. Et ne pensez
pas que la béatitude des heroes et ' semi-dieux qui
sont par les Champs Elysiens soit en leur aspho-
dèle, ou ambrosie, ou nectar, comme disent ces
vieilles ycy : elle est, selon mon opinion, en ce
qu'ilz se torchent le cul d'un oyzon. Et telle est
l'opinion de maistre Jehan d'Escosse. »
CHAPITRE XIV
Comment Gargantua feut institué par un sophiste
en lettres latines,
ES propos entenduz, le bon homme
Grandgousier fu ravy en admiration,
considérant le hault sens et merveilleux
: entendement de son filz Gargantua.
Et dist à ses gouvernantes : « Philippe, roy de
Macedone, congneutle bon sens de son filz Alexan-
dre à manier dextrement un cheval. Car ledict
cheval estoit si terrible et efrené que nul ausoit
monter dessus , par ce que à tous ses chevaucheurs
il bailloit la saccade : à l'un rompant le coul, à
l'aultre les jambes, à Taultre la cervelle, à Paultre
les mandibules. Ce que considérant Alexandre en
l'hippodrome, qui estoit le lieu où l'on pourmenoit
GARGANTUA ^7
et voultigeoît les chevaulx , advisa que la fureur du
cheval ne venoit que de frayeur qu'il prenoit à son
umbre. Dont, montant dessus, le feist courir en-
contre le soleil, si que Tumbre tumboit par derrière,
et par ce moïen rendit le cheval doulx à son vou-
loir. A quoy congneut son père le divin entende-
ment qui en luy estoit, et le feist tresbien endoc-
triner par Aristoteles, qui pour lors estoit estimé
sus tous philosophes de Grèce v
Mais je vous diz qu'en ce seul propos que j'ay
présentement davant vous tenu à mon filz Gargan-
tua je congnois que son entendement participe de
quelque divinité, tant je le voy agu, subtil, profund
et serain. £t parviendra à degré souverain de sa-
pience, s'il est bien institué. Pourtant je veulx le
bailler à quelque homme sçavant pour l'endoctri-
ner selon sa capacité, et n'y veulx rien espargner. »
De fait, l'on luy enseigna un grand docteur so-
phiste, nommé maistre Thubal Holoferne, qui luy
aprint sa charte si bien qu'il la disoit par cueur au
rebours; et y fut cinq ans et troys mois. Puis luy
leut Donat, le Facet, Theodolet et Alanus in Para-
bolis; et y fut treze ans six moys et deux sep-
maines.
Mais notez que ce pendent il luy aprenoit à
escripre gotticquement, et escripvoit tous ses livres,
car l'art d'impression n'estoit encores en usaiges.
Et portoit ordinairement un gros escriptoire pe-
sant plus de sept mille quintaulx , duquel le guali-
8
58 LIVRE I, CHAPITRE XIV
mart estoit aussi gros et grand que les gros pilliers
de Eùay, et le cornet y pendoit à grosses chaines
de fer, à la capacité d'un tonneau de marchandise.
Puis luy leugt De Modis significandiy avecques les
commens de Hurtebize, de Fasquin, de Tropditeulx^
de Gualehaul , de Jean le Veau , de Billonio, Bre-
linguandus, et un tas d'aultrès ; et y fut plus de
dixhujt ans et unze moys. Et le sceut si bien que
au coupelaud il le rendoit par cuçur à revers. Et
prouvoit sus ses doigtz à sa mère que de modis si-
gnificandi non erat scientia.
Puis luy leugt le Compost, où il fut bien seize
ans et deux moys, lors que son dict précepteur
mourut,
Et fut Fan mil quatre cens et vingt.
De la verolle qui luy Tint.
Après en eut un aultre vieux tousseux, nommé
maistre Jobeiin Bridé, qui luy leugt Hugutio, He-
brard, Grecisme , le Doctrinal, les Pars/\e Quid
est, le Supplementumy Marmotret, De Moribus in
mensa servandis ; Seneca, De QuatuorVirtutibus car-
dinalibus; Passavantus cum commento et Dormi se-
cure pour les festes, et quelques aultres de sembla-
ble farine, à la lecture desquelzil devint aussi saige
qu'onques puis ne fourneasmes nous.
Si —■----— ^.^
GARGANTUA Sç
«
CHAPITRE XV
Comment Gargantua fut mis soubz aultns
pédagogues,
tant son père apercent que vrayement
il estudioit tresbîen et y mettoit tout
son temps, toutesfoys qu'en rien ne
prouffitoit. Et, qui pis est, en devenoit
fou, niays, tout resveux et rassoté.
De quoi se complaignant à Don Philippe des
Marajs, Viceroj de Papeligosse, entendit que
mieuix luy vauldroit rien n'aprendre que telz li-
vres soubz telz précepteurs aprendre , car leur sça-
voir n'estoit que besterie, et leur sapience n'estoit
que moufles abastardisant les bons et nobles espe-
ritz, et corrompent toute fleur de jeunesse.
a Qu'ainsi soit, prenez, dist-il, quelc'un de ces
jeunes gens du temps présent qui ait seulement
estudié deux ans. En cas qu'il ne ait meilleur juge-
ment, meilleures paroUes, meilleur propos que
Yostre filz, et meilleur entretien et honnesteté en-
tre le monde, reputez-moy à jamais ung tailleba-
con de la Brene. » Ce que à Grandgousier pleut
tresbien, et commanda qu'ainsi feust faict.
Au soir, en soupant, ledict des Marays introduict
un sien jeune paige de Ville Gongys , nommé £u-
demon, tant bien testonné, tant bien tiré, tant bien
espousseté , tant honneste en son maintien , que
6o LIVRE I, CHAPITRE XV
trop mieulx ressembloit quelque petit angelot qu'un
homme. Puis dist à Grandgousier :
«Voyez vous ce jeune enfant? il n'a encor douze
ans ; voyons , si bon vous semble, quelle différence
y a entre le sçavoir de vos resveurs mateologiens du
temps jadis et les jeunes gens de maintenant. »
L'essay pleut à Grandgousier, et commanda que
le paige propozast.
Alors Eudemon , demandant congié de ce faire
audict Viceroy son maistre, le bonnet au poing, la
face ouverte , la bouche vermeille , les yeulx ass;eu-
rez et le reguard assis sus Gargantua, avecques mo-
destie juvénile se tint sus ses pieds, et commença
le louer et magnifier premièrement de sa vertus et
bonnes Qiœurs , secondement de son sçavoir^ tier-
cement de sa noblesse , quartement de sa beaulté
corporelle. Et pour le quint doulcement Texhortoit
à révérer son père en toute observance, lequel tant
s'estudioit à bien le faire instruire; enfin le prioit
qu'il le voulsist retenir pour le moindre de ses ser-
viteurs. Car aultre don pour le présent ne reque-
roit des cieulx , sinon qu'il luy feust faict grâce de
luy complaire en quelque service agréable.
Le tout feut par icelluy proféré avecques gestes
tant propres, pronunciation tant distincte, voix tant
éloquente et languaige tant aorné et bien latin,
que mieulx resembloit un Gracchus, un Ciceron ou
un Emilius du temps passé qu'un jouvenceau de ce
siècle.
GARGANTUA 6l
Mais toute la contenence de Gargantua fut qu'il
se priât à plorer comme une vache, et se cachoit
le visaige de son bonnet, et ne fut possible de tirer
de luj une paroUe, non plus qu'un pet d'un asne
mort.
Dont éon père fut tant courroussé qu'il voulut
occire maistre Jobelin. Mais ledict des Marays
l'enguarda par belle remonstrance qu'il luy feist,
en manière que fut son ire modérée/ Puis com-
menda qu'il feust payé de ses guaiges , et qti'on
le feist bien chopiner sophisticquement ; ce faict,
qu'il allast à tous les diables. « Au moins, disoit-il,
pour le jourd'huy ne coustera il gueres à son houste,
si d'aventure il mouroit ainsi sou comme un An-
gloys ! »
Maistre Jobelin party de la maison, consulta
Grandgousier avecques le Viceroy quel précepteur
l'on lui pourroit bailler, et feut avisé entre eulx que
à cest office seroit mis Ponocrates, pédagogue de
Eudemon, et que tous ensemble iroient à Paris
pour congnoistre quel estoit l'estude des jouven-
ceaulx de France pour icelluy temps.
62 LIVRE I, CHAPITRE XVI
CHAPITRE XVI
Comment Gargantua fut envoyé à Paris, et de V énorme
jument qui le porta, et comment elledeffit les mous-
ches bovines de la Beauce,
N ceste mesmes saison, Fayoles, quart
roy de Numidie , envoya du pays de
^Africque à Grandgousier une jument
la plus énorme et la plus grande que
feut oncques veue , et la plus monstrueuse , comme
assez sçavez que Africque aporte tousjours quelque
chose de nouveau , car elle estoit grande comme
six oriflans, et avoit les pieds fenduz en doigts,
comme le cheval de Jules César, les aureilles ainsi
pendentes comme les chievres de Languegoth , et
une petite corne au cul. Au reste, avoit poil d'ale-
zan toustade, entreillizé de grizes pommeleHes;
mais sus tout avoit la queue horrible, car elle estoit
poy plus poy moins grosse comme la pile Sainct
Mars auprès de Langes, et ainsi quarrée avecques
les brancars ny plus ny moins ennicrochez que sont
les espicz au blé.
Si de ce vous esmerveillez , esmerveillez vous
dadvantaige de la queue des béliers de Scythie, qui
pesoit plus trente livres, et des moutons de Surie,
esquelz fault , si Tenaud dict vray, affuster une
charrette au cul pour la porter, tant elle est longue
et pesante. Vous ne l'avez pas telle, vous aultres
GARGANTUA 63
paillards de plat pays. Et fut amenée par mer en
troys carracques et un brigantin, jusques au port de
Olone en Thalmondoys.
Lorsque Grandgousier la veit : « Voicy, dist il,
bien le cas pour porter mon fîlz à Paris. Or çà, de
par Dieu, tout yra bien. Il sera grand clerc on
temps advenir. Si n'estoient messieurs les bestes,
nous vivrions comme clercs. »
Au lendemain, après boyre, comme entendez,
prindrent chemin Gargantua, son précepteur Po-
nocrates, et ses gens, ensemble eubt Eudemon, le
jeune paige. Et par ce que c'estoit en temps serain
et bien attrempé, son père luy feist faire des botes
fauves : Babin les nomme brodequins.
Ainsi joyeusement passèrent leur grand chemin,
et tousjours grand chère, jusques au dessus de Or-
léans, au quel lieu estoit une ample forest de la
longueur de trente et cinq lieues, et de largeur dix
et sept, ou environ. Icelle estoit horriblement fer-
tile et copieuse en mousches bovines et freslons, de
sorte que c'estoit une vraye briguanderie pour les
pauvres jumens, asnes et chevaulx. Mais la jument
de Gargantua vengea honnestement tous les oui-
trages en icelle perpétrés sus les bestes de son
espèce par un tour duquel ne se doubtoient mie ,
car soubdain qu'ilz feurent entrez en la dicte forest,
et que les freslons luy eurent livré l'assault, elle
desguaina sa queue, et si bien s'escarmouchant les
esmoucha qu'elle en abatit tout le boys : à tord, à
64 LIVRE I, CHAPITRE XVI
travers, deçà, delà, par cy, par ia, de long, de
large, dessus, dessoubz, abatoit boys comme un
fauscheur faict d'herbes , en sorte que depuis n'y
eut ne boys ne freslons, mais feut tous le pays re-
duict en campaigne.
Quoy voyant, Gargantua y print plaisir bien
grand, sans aultrement s'en vanter, et dist à ses
gens : a Je trouve beau ce » , dont fut depuis ap-
pelé ce pays la Beauce. Mais tout leur desjeuner
feut par baisler : en mémoire de quoy encores de
présent les gentilz hommes de Beauce desjeu-
nent de baislér, et s'en trouvent fort bien, et n'en
crachent que mieulx.
Finablement arrivèrent à Paris, auqueliieu se re-
fraischit deux ou troys jours, faisant chère lye avec-
ques ses gens, et s'enquestant quelz gens sçavans
estoient pour lors en ia ville , et quel vin on y
beuvoit.
CHAPITRE XVII
Comment Gargantua paya sa bien venue es Parisiens,
et comment il print les grosses cloches de l'église
Nostre Dame.
UELQUES jours aprés qu'ilz se feurent
refraichiz, il visita la ville, et fut veu
de tout le monde ^n grande admira-
tion. Car le peuple de Paris est tant
sot, tant badaud et tant inepte de nature, qu'un
GARGANTUA 65
basteleur, un porteur de rogatons , un mulet avec*
ques ses cymbales, un vielleux au mylieu d'un car-
refour, assemblera plus de gens que ne feroît un
bon prescbeur evangelicque.
Et tant molestement le poursuyvirent qu'il feut
contrainct soy reposer suz les tours de l'église
Nostre Dame. Auquel lieu estant, et voyant tant
de gens à l'entour de soy, dist clerement :
« Je croy que ces marroufles veulent que je leurs
paye icy ma bien venue et mon proficiat^ C'est
raison. Je leur voys donner le vin, mais ce ne sera
que par rys. »
Lors, en soubriant, destacha sa belle braguette,
et, tirant sa mentule en l'air, les compissa si aigre-
ment qu'il en noya deux cens soixante mille quatre
cens dix et huyt, sans les femmes et petiz enfants.
Quefque nombre d'iceulx évada ce pissefort a
legiereté des pieds. £t quand furent au plus hault
de l'Université , suans , toussans , crachans , et hors
d'halene, commencèrent à renier et jurer, les ungs
en cholere, les aultres par rys. « Carymary, Cary-
mara 1 Par saincte Mamye , nous son baignez par
rys » , dont fut depuis la ville- nommée Paris , la-
quelle au paravant on appelloit Leucece, comme dict
Strabo, lih, iiij, c'est à dire en grec BlanchetU,
pour les blanches cuisses des dames dudict lieu.
Et par aultant que à ceste nouvelle imposition
du nom tous les assistansjurerentchascunlesSaincts
de sa paroisse, les Parisiens, qui sont faictz de tou-
Rabelais. /. o
66 LIVRE I, CHAPITRE XVII
tes gens et toutes pièces, sont par nature et bons
jureurs et bons juristes, et quelque peu oultrecuy-
dez. Dont estime Joaninus de Barranco, Libro De
copiositate reverentiarum, que sont dictz Parrkesiens
en grecisme, c'est à dire fiers en parier.
Ce faict, considéra les grosses cloches que es-
toient esdictes tours, et les feist sonner harmonieu-
sement. Ce que faisant, luy vint en pensée qu'elles
serviroient bien de campanes au coul de sa jument,
laquelle il vouloit renvoier à son père toute char-
gée de froumaiges de Brye et de harans frays. De
faict, les emporta en son logis.
Ce pendant vint un commandeur jambonnier de
sainct Antoine pour faire sa queste suille, lequel,
pour se faire entendre de loing et faire trembler le
lard au charnier , les voulut emporter furtivement ,
mais par honnesteté les laissa, non parce qu'elles
estoient trop chauldes, mais parce qu'elles estoient
quelque peu trop pesantes à la portée. Cil ne fut
pas celluy de Bourg, car il est trop de mes amys.
Toute la ville feut esmeue en sédition, comme
vous sçàvez que à ce ils sont tant faciles que les
nations estranges s'esbahissent de la patience des
Roys de France, lesquelz aultrement par bonne
justice ne les refrènent, veuz les inconveniens qui
en sortent de jour en jour. Pleust à Dieu que je
sceusse l'officine en laquelle sont forgez ces schis-
mes et monopoles pour les mettre en évidence es
confraries de ma paroisse. Croyez que le lieu au-
GARGANTUA 67
quel convia t le peuple tout folfré et habaliné feut
Nesie, où lors estoit, maintenant n'est plus, Toracle
de Lucece. Là feut proposé le cas, et remonstré
l'inconvénient des cloches transportées.
Après avoir bien ergoté pro et contra, feut con-
clud en Baralipton que Ton envoyroit le plus vieux
et suffisant de la Faculté vers Gargantua pour luy
remonstrer l'horrible inconvénient de la perte d'i-
celles cloches. £t, nonobstant la remonstrance d'aul-
cuns de l'Université qui alleguoient que ceste
charge mieulx competoit à un orateur que à un so-
phiste, feut à cest affaire esleu nostre maistre Ja-
notus de Bragmardo.
CHAPITRE XVIII
Comment Janotus de Bragmardo feut envoyé pour
recouvrer de Gargantua les grosses cloches,
,AiSTjiE Janotus, tondu à laCesarine,
vestu de son lyripipion à l'antique, et
bien antidote l'estomac de coudignac
de four et eau beniste de cave, se
transporta au logis de Gargantua, touchant davant
soy troys vedeaulx à rouge muzeau, et trainant
après cinq ou six maistres inertes , bien crottez à
profit de mesnaige.
A l'entrée les rencontra Ponocrates, et eut
frayeur en soy, les voyant ainsi desguisez , et pen-
68 LIVRE I, CHAPITRE XVIII
soit que feussent quelques masques hors- du sens.
Puis s'enquesta à quelqu'un desdictzmaistres inertes
de la bande que queroit ceste mosmerie? Il luy
feut respondu qu'ilz demandoient les cloches leurs
estre rendues.
Soubdain ce propos entendu, Ponocrates courut
dire les nouvelles à Gargantua, affin qu'il feust
prest de la responce, et deliberast sur le champ ce
que estoit de faire. Gargantua, admonesté du cas,
appella à part Ponocrates son précepteur, Philoto-
mie son maistre d'hostel. Gymnaste son escuyer,
et Eudemon, et sommairement conféra avecques
eulx sus ce que estoit tant à faire que à respondre.
Tous feurent d*advis que on les menast au re-
traict du goubelet, et là on les feist boyre rustre-
ment; et, affin que ce tousseux n'entrast en vaine
gloire pour à sa requeste avoir rendu les cloches,
Ton mandast, cependent qu'il chopineroit, quérir le
prevost de la Ville, le recteur de la Faculté, le
vicaire de l'église, esquelz, davaot que le sophiste
eust proposé sa commission, l'on delivreroit les clo-
ches. Après ce, iceulx presens, l'on oyroit sa belle
harangue. Ce que fut faict, et, les susdictz arrivez,
le sophiste feut en plene salle introduict, et com-
mença ainsi que s'ensuit en toussant :
GARGANTUA 69
CHAPITRE XIX
La harangue de maistre Janotus de Bragmardo, faicte
à Gargantua pour recouvrer les cloches.
hen ! hen ! hen ! Mna dies. Monsieur,
Mna dies, et vobis. Messieurs. Ce ne
seroyt que bon que nous rendissiez
noz cloches, car elles nous font bien
besoing. Hen ! hen 1 hasch ! Nous en avions bien
aultresfoys refusé d« bon argent de ceulx de Lon-
dres en Cahors, sy avions nous de ceux de Bour-
. deaubc'en Brye, qui les vouloient achapter pour la
substantificque qualité de la complexion élémen-
taire que est entronificquée en la terreistreité
de leur nature quidditative pour extraneizer les ha-
lotz et les turbines suz noz vignes, vrayement non
pas nostres, mais d'icy auprès. Car, si nous perdons
le piot, nous perdons tout, et sens et loy. Si vous
nous les rendez à ma requeste , je y guaigneray six
pans de saulcices, et une bonne paire de chausses,
que me feront grand bien à mes jambes, ou ilz ne
me tiendront pas promesse. Hol^par Dieu, Domine^
une pair de chausses est bon. Et vir sapiens non
ahhorrebit eam. Ha ! ha I il n'a pas paire de chausses
qui veult. Je le sçay bien quant est de moy. Ad-
visez. Domine, il y a dixhuyt jours que je suis àma-
tagraboliser ceste belle harangue. Keddite qux sunt
CxsarisCxsari, et qux sunt Dei Deo.Ibi jacet lepus.
yo LIVRE I, CHAPITRE XIX
Par ma foy, Domine, si vous voulez souper avec-
ques moy in caméra, par le corps Dieu, charitatis,
nos faciemus bonum chérubin. Ego occidi unum por-
cum, et ego habet bon vino. Mais de bon vin on ne
peult faire maulvais latin.
Or sus, de parte Dei, date nobis clochas nostras.
Tenez, je vous donne de par la Faculté ung Ser-
mones de Utino que utinam vous nous baillez nos
cloches. Vultis etiam pardonos^Per diem, vos habebitis
et nihil poyabitis.
O Monsieur, Domine, cloc^idonnaminor nobis.
Dea, est bonum urbis. Tout le monde s'en sert. Si
vostre jument s'en trouve bien, aussi faict nostre
Faculté qux comparata est jumentis insipitntibus, et
similis facta est e/s, Psalmo nescio quo; si Tavoys je
bien quotté en mon paperat, et est unum bonum
Achilles. Hen! hen! ehenl hasch!
Ça, je vous prouve que me les doibvez bailler.
Ego sic argumentor :
Omnis clocha clochabilis in clocherio clochando,
clochans clochativo clochare facit clochabiliter clo-
chantes. Parisius habet clochas. Ergo gluc.
Ha 1 ha ! ha ! C'est parlé cela ! Il est in tertio,pri-
mx, en Darii ou ailleurs. Par mon ame, j'ay veu le
temps que je faisois diables de arguer, mais de pré-
sent je ne fais plus que resver, et ne me fault plus
dorénavant que bon vin, bon lict, le dos au feu,
le ventre à table, et escuelle bien profonde.
Hayl Domine, je vous pry, in nomine Patris et
GARGANTUA
7
FUii et Spiritus Sancti, Amen, que vous rendez nos
cloches, et Dieu vous guard de mal, et Nostre Dame
de santé, qui vivit et régnât per omnia secula seculô^
rum. Amen. Hen! haschl ehasch! grenhenhasch !
Vtrum enim vero, quando quidem, dubio procul,
edfpoly quoniamy ita, certe, meus Deus fiduSy une
ville sans cloche est comme un aveugle sans baston,
un asne sans cropiere, et une vache sans cymbales.
Jusques à ce que nous les ayez rendues, nous ne ces-
serons de crier après vous comme un aveugle qui a
perdu son baston, de braisler comme un asne sans
cropiere, et de bramer comme une vache sans cym-
bales.
Un quidam latinisateur, demourant prés l'hostel
Dieu, dist une foys, allegant l'autorité d'ung Ta-
ponnus, (je faulx, c'estoit Pontanus, poète séculier),
qu'il desiroit qu'elles feussent de plume, et le ba-
tail feust d'une queue de renard, pource qu'elles
luy engendroient la chronique aux tripes du cer-
veau, quand il composoit ses vers carminiformes.
Mais
Nac petetin petetac,
Ticque, torche, lorne,
il feut declairé hereticque : nous les faisons comme
de cire. Et plus n'en dict le déposant. Valete et
plaudite, Calepinus recensui, »
72 LIVRE I, CHAPITRE XX
CHAPITRE XX
Comment le sophiste emporta son drap, et comment
il eut procez contre les aultres maistres.
E sophiste n'eut si toust achevé que
Ponocrates et Eudemon s'esclaffèrent
de rire tant profondement que en
riant cuiderent rendre l'ame à Dieu,
ne plus ne moins que Crassus voyant un asne couil-
lart qui niangeoit des chardons, et comme Phile-
mon, voyant un asne qui mangeoit les figues qu'on
avoit apresté pour le disner, mourut de force de
rire.
Ensemble eulx commença rire maistre Janotus
à qui mieulx mieulx, tant que les larmes leurs ve-
noient es yeux par la véhémente concution de la
substance du cerveau, à laquelle furent exprimées
ces humiditez lachrymales, et transcouUées jouxte
les nerfz optiques. En quoy par eulx estoyt De-
mocrite heraclitizant, et Heraclyte democritizant
représenté.
Ces rys du tout sedez, consulta Gargantua avec-
ques ses gens sur ce qu'estoit de faire. Là feut Po-
nocrates d'advis qu'on feist reboyre ce bel orateur. Et,
veu qu'il leurs avoit donné de paèse temps et'plusfafct
rire que n'eust faict Songecreux, qu'on luy baillast les
dix pans de saulcice mentionnez en la joyeuse ha-
rangue, avecques une paire de chausses, troys cens de
GARGANTUA ^3
gros boys de moulle, vingt et cinq muitz de vin,
un lict à triple couche de plume anserine, et une
escuelle bien capable et profonde, lesquelles disoit
estre à sa*vieillesse nécessaires.
De tout fut faist ainsi que avoit esté délibéré,
excepté que Gargantua, doubtant que on ne trou-
vast à l'heure chausses commodes pour ses jambes,
doubtant aussj de quelle façon mieulx duyroient
audict orateur, ou à la martingualle, qui est un
pont levis de cul pour plus aisément fianter, ou à
la marinière pour mieulx soulaiger les roignons, ou
à la Souice pour tenir chaulde la bedondaine, ou
à queue de mertuz de peur d'eschauffer les reins,
luy feist livrer sept aulnes de drap noir et troys de
blanche t pour la doubleure. Le boys feut porté par
les guaingnedeniers; les maistres ez ars portèrent
les saulcices et escuelles; maistre Janot voulut por-
ter le drap.
Un desdictz maistres , nommé maistre Jousse
Bandouille, luy remonstroit que ce n'estoit ho-
neste ny décent à son estât, et qu'il le baillast à
quelqu'un d'entre eulx.
a Ha ! dist Janotus, Baudet, Baudet, tu ne con-
cluds poinct m modo et figura, Voyia dequoy ser-
vent les suppositions, et parva logicalia. Pannus
pro quo supponit^ — Confuse, dist Bandouille, et
distributive, — Je ne te demande pas, dit Janotus,
Baudet, quomodo supponit, mais pro quo : c'est.
Baudet, pro tibiis meis. Et pour ce le porteray je
10
74 LIVRE I, CHAPITRE XX
egomety sicut suppositum portât adpositum. » Ainsi
l'emporta en tapinois, comme feist Patelin son drap.
Le bon feut quand le tousseux, glorieusement,
en plein acte tenu chez les Mathurins, n^quist ses
chausses et saulcisses, car péremptoirement luj feu-
rent déniez, par autant qu'il les avoit eu de Gar-
gantua, selon les informations sus ce faictes. Il leurs
remonstra que ce avoit esté de gratis, et de sa libe-
raUté, par laquelle ilz n'estoient mie absoubz de
leurs promesses.
Ce nonobstant, luy fut respondu qu'il se conten-
tast de raison, et que aultre bribe n'en auroit.
« Raison ! dist Janotus, nous n'en usons poinct
céans. Traistres malheureux, vous ne valez rien ; la
terre ne porte gens plus meschans que vous estes,
je le sçaybien; ne clochez pas devant les boyteux:
j'ay exercé la meschanceté avecques vous. Par la
ratte Dieu, je adv^rtiray le Roy des énormes abus
qui sont forgez céans, et par vos mains et menéez,
et que je soye ladre s'il ne vous faict tous vifz
brusler comme bougres, traistres, hereticques et sé-
ducteurs, ennemys de Dieu et de vertus. »
Aces mots, prindrent articles contre luy; luy, de
l'aultre costé, les feist adjourner. Somme, le procez
fut retenu par la court, et y est'encores. Les ma-
gistres, sur ce poinct, feirent veu de ne soy des-
croter; maistre Janot, avecques ses adherens, feist
veu de ne se mouscher jusques à ce qu'en feust
dict par arrest difinitif.
GARGANTUA yS
Par ces véuz sont jusques à présent demourez et
croteux et morveux^ car la court n'a encores bien
grabelé toutes les pièces : Tarrest sera donné es
prochaines Calendes grecques, c'est à dire jamais,
comme vous sçavez qu'ilz font plus que nature et
contre leurs articles propres. Les articles de Paris
chantent que Dieu seul peult faire choses infinies.
Nature rien ne faict immortel, car elle mect fin et
période à toutes choses par elle produictes; car
omnia orta cadunty etc. Mais ces avalleurs de fri-
mars font les procès davant eux pendens et infiniz
et immortelz. Ce que faisans, ont donné lieu et
vérifié le dict de Chilon, Lacedemonien , con-
sacré en Delphes, disant misère estre compaigne
de procès et gens playdoiens misérables , car
plus tost ont fin de leur vie que de leur droict pré-
tendu.
CHAPITRE XXI *
L'estude de Gargantua sdon la discipline de ses
précepteurs sophistes,
ES premiers jours ainsi passez et les
cloches /émises en leur lieu , les ci-
toyens de Paris, par recongnoissance
de ceste honnesteté, se offrirent d'en-
tretenir et nourrir sa jument tant qu'il luy plairoit,
ce que Gargantua print bien à gré, et l'envoyèrent
76 LIVRE I, CHAPITRE XXI
vivre en la forest de Bière. Je croy qu'elle n'y soyt
plus maintenant.
Ce faict, voulut de tout son sens estudier à la
discrétion de Ponocrates; mais icelluy, pour le
commencement, ordonna qu'il feroit à sa manière
accoustumée, affin d'entendre par quel moyen, en
si long temps, ses antique» précepteurs l'avoient
rendu tant fat, niays et ignorant.
Il dispensoit doncques son temps en telle façon
que ordinairement il s'esveilloit entre huyt et neuf
heures, feust jour ou non : ainsi l'avoient ordonné
ses regens antiques, alleguans ce que dict David :
Vanum est vohis ante lucem surgere.
Puis se guambayoit, penàdoit et paillardoit parmy
le lîct quelque temps pour mieulx esbaudir ses es-
peritz animaulx, et se habiloit selon la saison ; mais
voluntiei-s portoit-il une grande et longue robbe
de grosse frize fourrée de renards; après se pei-
gnoit du peigne de Almain, c'estoit des quatre
doigtz et le poulce, car ses précepteurs disoient
que soy aultrement pigner, laver et nettoyer, estoit
perdre temps en ce monde.
Puis fiantoit, pissoyt, rendoyt sa gorge, rottoit,
pettoyt, baisloyt, crachoyt, toussoyt, sangloutoyt,
esternuoyt et se morvoyt en archidiacre, et desjeu-
noyt pour abatre la rouzée et maulvais aer : belles
tripes frites, belles charbonnades, beaulx jambons,
belles cabirotades et force soupes de prime.
Ponocrates luy remonstroit que tant soubdain ne
GARGANTUA 77
debvoit repaistre au partir du lict sans avoir pre-
mièrement faict quelque exercice. Ga^antua res-
pondit : a Quoy! n'ay je faict suffisant exercice?
Je me suis vauitré six ou sept tours parmy le lict
devant que me lever. Ne est ce assez? Le pape
Alexandre ainsi faisoit, par le conseil de son medi-
cin juif, et vesquit jusques à la mort en despit des
envieux. Mes premiers maistres me y ont acous-
tuméy disans que le desjeuner faisoit bonne mé-
moire ; pourtant y beuvoient les premiers. Je m'en
trouve fort bien et n'en disne que mieulx.
Et me disoit maistre Tubal, qui feut premier de
sa licence à Paris, que ce n'est tout l'advantaige de
courir bien toust, mais bien de partir de bonne
heure; aussi n'est ce la santé totale de nostre hu-
manité boyre à tas, à tas, à tas, comme canes,
mais ouy bien de boyre matin. Unde versus :
m
Lever matin n'est poinct bon heur',
Boyre matin est le meilleur. »
Après avoir bien à poinct desjeuné, alloit à l'é-
glise , et luy pourtoit on dedans un grand penier
un gros bréviaire empantophlé, pesant, tant en
gresse que en fremoirs et parchemin, poy plus poy
moins, unze quintaulx six livres; là oyoit vingt et
six ou trente messes. Ce pendent venoit son diseur
d'heures en place empaletocqué comme une duppe,
et tresbien antidote son alaine à force syrop vigno-
iat; avecques icelluy marmonnoit toutes ses kyrielles.
78 LIVRE I, CHAPITRE XXI
et tant curieusement les espluschoit qu'il n'en tom-
boit un seuL grain en terre
Au partir de l'église, on luy amenoit sur une
traine à beufz un faratz de patenostres de Sainct
Claude aussi grosses chacune qu'est le mouUe d'un
bonnet, et, se pourmenant par les cloistres, gale-
ries ou jardin, en disoit plus que seze hermites.
Puis estudioit quelque meschante demje heure,
les jeulx assis dessus son livre. Mais, comme dit le
Comicque, son ame estoit en la cujsine.
Pissant doncq plein urinai, se asséoyt à table. Et,
par ce qu'il estoit naturellement phlegmaticque,
commençoit son repas par quelques douzcines de
jambons, de langues de beuf fumées, de boutar-
gues, d'andouilles , et telz aultres avant coureurs
de vin.
Ce pendent quatre de ses gens luy gettoient en
la bouche l'un après l'autre continuement mous-
tarde à pleines palerées ; puis beuvoit un horrificque
traict de vin blanc pour luy soulaiger les roignons.
Après, mangeoit, selon la saison, viandes à son
appétit, et lors cessoit de manger quand le ventre
luy tiroit.
A boyre n'avoit poinct fin ny canon, car il disoit
que les metes et bournes de boyre estoient quand,
la personne beuvant, le liège de ses pantoufles en-
floit en hault d'un demy pied.
GARGANTUA
79
CHAPITRE XXII
Les Jeux de Gargantua.
uis, tout lordement grignotant d'un
transon de Grâces, se lavoit les mains
de vin frais, s'escuroit les dens avec
un pied de porc, et devisoit joyeuse-
ment avec ses gens.
Puis, le verd estendu, l'on desployoit force
chartes, force dez, et renfort de tabliers. Là
jouoyt :
au flux,
à la prime,
à la vole,
à la pille^
à la triumphe,
à la Picardie,
au cent,
à l'espinay,
à la malheureuse,
au fourby,
à passe dix,
à trente et ung,
à pair et séquence,
à trois cens,
au malheureux,
à la condemnade,
à la charte virade.
au maucontent,
au lansquenet,
au cocu,
à Qui a si parle,
à Pille, nade, jocque, fore,
à mariaige,
au gay,
à l'opinion,
à Qui faict Vung faict
Vaultre,
à la séquence,
aux luettes,
au tarau,
à Coquinbert qui gaigne
perd,
au Beliné,
au torment,
8o
LIVRE I, CHAPITRE XXII
à la ronfle,
au glic,
aux honneurs,
à la mourre,
aux eschetz,
au renard,
aux marelles,
aux vasches,
à la blanche,
à la chance,
à trois dez,
aux tables,
à la nicnocque,
au lourche,
à la renette,
au barignin,
au trictrac,
à toutes tables,
aux tables rabatues^
au reniguebieu,
au forcé,
aux dames,
à la babou,
à primus secundus,
au pied du Cousteau,
aux clefz,
au franc du carreau,
à pair ou non,
à croix ou pille.
aux martres,
aux pingres,
à la bille,
au savatier,
au hybou,
au dorelot du lièvre,
à la tirelitantaine,
à Cochonnet va devant,
aux pies,
à la corne,
au beuf violé,
à la chevêche,
à Je te pinse sans rire,
à picoter,
à déferrer Tasne,
à la jautru,
au Bourry bourry zou,
à Je m'assis,
à la barbe d'oribus,
à la bousquine,
à Tire la broche,
à la boutte foyre,
à Compère prestez moy
vostre sac,
à la couille de bélier,
à boute hors,
à figues de Marseille,
à la mousque,
à l'archer tru.
GARGANTUA
8
à escorcher le renard,
à la ramasse,
au croc madame,
à vendre l'avoine,
à souffler le charbon,
aux responsailles,
au juge vif et juge mort,
à tirer les fers du four,
au fault villain,
aux c aille teaux,
au bossu aulican,
à Sainct Trouvé,
à pinse morille,
au poirier,
à pimpompet,
au triori,
au cercle,
à la truje,
à ventre contre ventre,
aux combes,
à la vergette,
au palet,
au J*en suis,
à foucquet,
aux quilles,
au rampeau,
à la boulle plate,
au vireton,
au pîcquarome,
Rabelais. I.
à rouchemerde,
à Angenart,
à la courte boulle,
à la griesche,
à la recoquillette,
au cassepot,
à montaient,
à la pyrouete,
au jonchées,
au court baston,
au pyrevollet,
à cline muzete,
au picquet,
à la blancque,
au furon,
à la seguette,
au chastelet,
à la rengée,
à la foussette,
au ronfiart,
à la trompe,
au mojne,
au tenebry,
à Tesbahy,
à la soulle,
à la navette,
à fessart,
au ballay,
à StCosmeje teviens adorer.
1 1
82
LIVRE I, CHAPITRE XXII
à escharbot le brun,
à Je vous prens sans vtrd,
à Bitn tt htau s'en va
Quaresme,
au chesne forchu,
au chevau fondu,
h la queue au loup,
à pet en gueuUe,
à Guillemin baille my ma
lance,
à la brandetle,
au treseau,
au bouleau,
à la mousche,
à la Migne migne beufy
au propous,
à neuf mains,
au chapifou,
au pontz cheuz,
à Colin bridé,
à la groUe,
au cocquantin,
à Colin Maillard»
à myrelimofle,
à mouschart,
au crapault,
à la crosse,
au piston,
au bille boucquet.
aux roynes,
aux mestiers,
à teste à teste bechevel,
au pinot,
à maie mort,
aux croquinoUes,
à laver la coiffe ma dame»
au belusteau,
à semer Tavoyne,
à briffault,
au molinet,
à Defendo,
à la virevouste,
à la bacule,
au laboureur,
à la chevêche,
aux escoublettes enrai-
gées,
à la beste morte,
à Monte monte l'esche'-
letle,
au pourceau mory,
à cul salle,
au pigonnet,
au tiers,
à la bourrée,
au sault du buisson,
à croyzer,
à la cutte cache,
GARGANTUA 83
à la maille bourse en cul, au picandeau,
au nid de la bondrée, à croqueteste,
au passavant, à la groUe,
à la figue, à la grue,
aux petarrades, à taillecoup,
à pillemoustarde, aux nazardes,
à cambos, aux allouettes,
à la recheute, aux chinquenaudes.
Après avoir bien joué, sassé, passé et beluté
temps, convenoit boire quelque peu : c'estoient
unze peguadz pour homme; et soubdain après
bancqueter, c'estoit sus un beau banc ou en beau
plein lict s'estendre et dormir deux ou troys heures,
sans mal penser ny mal dire.
Luy esveillé secouoit un peu les aureilles. Ce
pendent estoit apporté vin frais ; là beuvoyt mieulx
que jamais.
Ponocrates luy remonstroit que c'estoit mauvaise
diète ainsi boyre après dormir, a C'est, respon-
dist Gargantua, la vraye vie des pères. Car de ma
nature je dors salle, et le dormir m*a valu autant
de jambon. »
Puis commençoit estudier quelque peu, et pâte-
nostres en avant, pour lesquelles mieulx en forme
expédier montoit sus une vieille mulle, laquelle
avoit servy neuf roys. Ainsi marmotant de la
bouche et dodelinant de la teste, alloit veoir pren-
dre quelque connil aux fiUetz.
84 LIVRE I, CHAPITRE XXII
Au retour se transportoit en la cuysine pour
sçavoir quel roust estoit en broche.
Et souppoit tresbien, par ma conscience, et vo-
luntiers convioit quelques beuveurs de ses voisins,
avec lesquelz beuvant d'autant, comptoient des
vieux jusques es nouveaulx. Entre aultres avoit
pour domesticques les seigneurs du Fou , de Gour—
ville, de Grignault et de Marigny.
Après souper venoient en place les beaux évan-
giles de boys, c'est à dire force tabliers, ou le beau
flux, « un, deux, troys » , ou « à toutes restes » pour
abréger, ou bien alloient veoir les garses d'entour^
et petitz banquetz parmy, collations et arrierecol-
lations. Puis dormoit sans desbrider jusques au len-
demain huipt heures.
CHAPITRE XXIII
Comment Gargantua feut institué par Ponocrates en.
telle discipline qu'il ne perdoit heure du jour,
UAND Ponocrates congneut la vitieuse
manière de vivre de Gargantua, déli-
béra aultrement le instituer en lettres ;
mais pour les premiers jours le toléra,
considérant que nature ne endure mutations soub-
daines sans grande violence.
Pour doncques mieulx son œuvre commencer,
supplia un sçavant medicin de celluy temps nommé
GARGANTUA 8S
inaistre Théodore, à ce qu'il corisiderast si possible
estoit remettre Gargantua en meilleure voye. Le-
quel le purgea canonicquement avecq elebore de
Anticyre, et par ce médicament luy nettoya toute
l'altération et perverse habitude du cerveau. Par ce
moyen aussi Ponocrates luy feist oublier tout ce
qu'il avoit appris soubz ses antiques précepteurs,
comme faisoit Timothe à ses disciples qui avoient
esté instruictz soubz aultres musiciens.
Pour mieulx ce faire, l'introduisçit es compai-
gnies des gens sçavans que là estoient, à l'émula-
tion desquelz luy creust l'esperit et le désir de es-
tudier aultrement et se faire valoir.
Après en tel train d'estude le mist qu'il ne
perdoit heure quelconcques du jour, ains tout
son temps consommoit en lettres et honeste sça-
voir.
Se esveilloit doncques Gargantua environ quatre
heures du matin. Ce pendent qu'on le frotoit, luy
estoit leue quelque pagine de la divine Escripture,
haultement et clerement, avec pronunciation com-
pétente à la matière, et à ce estoit commis un
jeune paige natif de Basché, nommé Anagnostes.
Selon le propos et argument de ceste leçon sou-
ventesfoys se adonnoit à révérer, adorer, prier et
supplier le bon Dieu, duquel la lecture monstroit
la majesté et jugemens merveilleux.
Puis alloit es lieux secretz faire excrétion des di-
gestions naturelles. Là, son précepteur repetoit ce
86 LIVRE I, CHAPITRE XXIII
que avoit esté leu, iuy exposant les poinctz plus
obscurs et difficiles.
Eulx retomans consideroient Testât du ciel, si
tel estoit comme Tavoient noté au soir précèdent,
et quelz signes entroit le soleil, aussi la lune, pour
icelle journée.
Ce faict, estoit habillé, peigné, testonné, accous-
tré et parfumé, durant lequel temps on luy repetoit
les leçons du jour d'avant. Luy mesmes les disoit
par cueur, et y fondoit quelques cas practicques et
concernens Testât humain, lesquelz ilz estendoient
aulcunes foys jusquesdeux ou troys heures, mais or-
dinairement cessoient lors qu'il estoit du tout habillé.
Puis par troys bonnes heures luy estoit faicte
lecture.
Ce faict, yssoient hors, tousjours conferens des
propoz de la lecture, et se desportoient en Brac-
que, ou es prez, etjouoient à la balle, à la paulme,
à la pile trigone, galentement se exercens les corps
comme ilz avoient les âmes au paravant exercé.
Tout leur jeu n'estoit qu'en liberté, car ilz
laissoient la partie quand leur plaisoit, et cessoient
ordinairement lors que suoient parmy le corps, ou
estoient aultrement las. Adoncq estoient tresbien
essuez et frottez, changeoient de chemise, et, doul-
cément se pourmenans, alloient veoir sy le disner
estoit prest. Là, attendens, recitoient clerement et
eloquentement quelques sentences retenues de la
leçon.
GARGANTUA 8?
Ce pendent monsieur l'appétit venoit, et par
bonne oportunité s'asseoient à table.
Au commencement du repas estoit leue quelque
histoire plaisante des anciennes prouesses, jusques
à ce qu'il eust prins son vin. Lors, si bon sembloit,
on continuôit la lecture, ou commenceoient à deviser
joyeusement ensemble, parlans pour, les premiers
moys de la vertus, propriété, efficace et nature de
tout ce que leur estoit servy à table : du pain, du
vin, de l'eau, du sel, des viandes, poissons, fruictz,
herbes, racines, et de l'apprest d'icelles. Ce que
faisant, aprint en peu de temps tous les passaiges
à ce competens en Pline, Athené, Dioscorides,
Jullius Pollux, Galen, Porphyre, Opian, Po-
lybe, Heliodore, Aristoteles, iElian et aultres.
Iceulx propos tenus, faisoient souvent, pour plus
estre asseurez, apporter les livres susdictz à table.
Et si bien et entièrement retint en sa mémoire les
choses dictes que pour lors n'estoit medicin qui en
scetist à la moitié tant comme il faisoit.
Après devisoient des leçons leues au matin, et,
parachevant leur ^epas par quelque confection de
cotoniat, s'escuroit les dens avecques un trou de
lentisce, se lavoit les mains et les yeulx de belle
eaue fraische, et rendoient grâces à Dieu par quel-
ques beaulx canticques faictz à la louange de la
munificence et bénignité divine. Ce faict, on appor-
toit des chartes, non pour jouer, mais pour y ap-
prendre mille petites gentillesses et inventions nou-
88 LIVRE ï, CHAPITRE XXIII
velles, lesquelles toutes yssoient de arithmétique.
En ce moyen entra en affection de icelie science
numérale, et tous les jours après disner et souper y
passoit temps aussi plaisantement qu'il souloit en
dez ou es chartes. A tant sceut d'icelle et theoric-
que et practique si bien que Tunstal, angloys qui
en avoit amglement escript, confessa que vrayement
en comparaison de luy il n'y entendoit que le hault
alemant.
Et non seulement d'icelle, mais des aultres sciences
mathematicques, comme géométrie, astronomie et
musicque. Car, attendens la concoction et diges-
tion de son past, ils faisoient mille joyeulx instru-
mens et figures geometricques, et de mesmes pra-
ticquoient les canons astronomicques.
Après se esbaudissoient à chanter musicalement
à quatre et cinq parties, ou sus un thème, à plaisir
de gorge. Au reguard des instrumens de musicque
il aprint jouer du lue, de l'espinette, de la harpe,
de la Hutte de Alemant et à neuf trouz, de la viole
et de la sacqueboutte.
Geste heure ainsi employée, la digestion para-
chevée, se purgoit des excremens naturelz, puis se
remettoit à son estude principal par troys heures
ou davantaige , tant à repeter la lecture matutinalc
que à poursuyvre le livre entreprins, que aussi à
escripre et bien traire et former les antiques et ro-
maines lettres.
Ce faict, yssoient hors leur hostel; avecques eulx
GARGANTUA 89
un jeune gentilhomme de Touraîne nommé l'es-
cuyer Gymnaste, lequel luy montrait Tart de che-
valerie.
Changeant doncques de vestemens, monstoit sus
un coursier, sus un roussin, sus un genêt, sus un
cheval barbe, cheval legier, et luy donnoit cent
quarieres, le fai^it voltiger en Tair, franchir le
fossé, saulter le palys, court tourner en un cercle,
tant à dextre comme à senestre.
Là rompoit non la lance, car c'est la plus grande
resverye du monde dire : « J'ay rompu dix lances
en toumoy, ou en bataille; » un charpentier le fe-
roit bien, mais louable gloire est d'une lance avoir
rompu dix de ses ennemys.
De sa lance doncqasserée, verde et roide, rom-
poit un huys, enfonçoit un harnoys, aculloyt une
arbre, enclavoyt un anneau, enlevoit une selle
d'armes, un haubert, un gantelet. Le tout faisoit
armé de pied en cap.
Au reguard de fanfarer et faire les petitz popis-
mes sus un cheval, nul ne le feist mieulx que luy.
Le voltigeur de Ferrare n'estoit .qu'un singe en
comparaison. Singulièrement estoit aprins/à saul-
ter hastivement d'un cheval sus Taultre sans prendre
terre (et nommoit on ces chevaulx desultoyres), et
de chascun cousté, la lance au poing, monter sans
estriviers, et sans bride guider le cheval à son plai-
sir, car telles choses servent à discipline militaire.
Un aultre jour se exerceoit à la hasche, laquelle
12
90 LIVRE I, CHAPITRE XXIII
tant bien coulloyt, tant verdement de tous pics
reserroyt, tant soupplement. avalloit en taille ronde,
qu'il feut passé chevalier d'armes en campaigne et
en tous essays.
Puis bransloit la picque, sacquoit de Tespée à
deux mains, de Tespée bastarde, de l'espagnole,
de la dague et du poignard, armé, non armé, au
boucler, à la cappe, à la rondelle. I
Couroit le cerf, le chevreuil, Tours, le dain, le
sanglier, le lièvre, la perdrys, le faisant, To tarde.
Jouoit à la grosse balle, et la faisoit bondir en
Tair autant du pied que du poing.
Luctoit, couroit, saultoit, non à troys pas un
sault, non à clochepied, non au sault d'Alemant,
« car, disoit Gymnaste, telz saulx sont inutiles et
de nul bien en guerre », mais d'un sault persoit un
foussé , volloit sus une haye , montoit six pas en-
contre une muraille , et rampoit en ceste , façon à
une fenestre de la haulteur d'une lance.
Nageoit en parfonde eau, à l'endroit, à l'envers,
de cousté, de tout le corps, des seulz pieds, une
main en l'air, en laquelle tenant un livre, transpas-
soit toute là rivière de Seine sans icelluy mouiller,
et tyrant par les dens son manteau, comme faisoit
Jules César; puis d'une main entroit par grande
force en basteau ; d'icelluy se gettoit de rechief en
l'eaue, la teste première, sondoit le parfond, creu»
soyt les rochiers, plongeoit es abysmes et goufres ;
puis icelluy basteau tournoit, gouvernoit, menoit
GARGANTUA 91
hastivementy lentement, à fîl d'eau, contre cours,
le retenoit en pleine escluse, d'une main le guidoit,
de i'aultre s'escrimoit avec un grand aviron, ten-
doit le vêle, montoit au matz par les traictz, cou-
roit sus les brancquars, adjustoit la boussole, contre-
ventoit les boulines, bendoit le gouvernail.
Issant de l'eau, roidement montoit encontft la
montaigne, et devalloit aussi franchement; gravoit
es arbres comme un chat, saultoit de l'une en
I'aultre comme un escurieux, abastoit les gros ra-
meaulx comme un aultre Milo.
Avec deux poignards asserez et deux poinsons
esprouvez montoit au hault d'une maison comme
un rat, descendoit puis du hault en bas en telle
composition des membres que de la cheute n'estoit
aulcunement grevé.
Jectoit le dart, la barre, la pierre, la javeline,
Tespieu, la halebarde, enfonceoit l'arc, bandoit es
reins les fortes arbalestes de passe, visoit de l'arque-
bouse à l'œil, affeustoit le canon, tyroit à la butte,
au papegay, du bas en mont, d'amont en val, de-
vant, de cousté, en arrière, comme les Parthes.
On luy attachoit un cable en quelque haulte
tour pendent en terre : par icelluy avecques deux
maiils montoit, puis devaloit sy roidement et sy
asseurement que plus ne pourriez parmy un pré
bien eguallé.
On luy mettoit une grosse perche apoyée à deux
arbres : à icelle se pendoit par les mains, et d'icelle
92 LIVRE I, CHAPITRE XXIII
alloit et venoit sans des pieds à rien toucher, que
à grande course on ne Teust peu aconcepvoir.
Et, pour se exercer le thorax et pulmon, crioit
comme tous les diables. Je l'ouy une foys appellant
Eudemon depuis la porte Sainct Victor jusques à
Montmartre. Stentor n'eut oncques telle voix à la
bataille de Troye.
Et, pour gualentir les nerfz, on luy avoit faict
deux grosses saulmones de plomb, chascune du
poys de huyt mille sept cens quintaulx, lesquelles
il nommoit alUrts. Icelles prenoit de terre en chas-
cune main et les eslevoit en Tair au dessus de la
teste, et les tenoit ainsi sans soy remuer trojrs quars
d'heure et davantaige, que estoit une force inimi-
table.
Jouoit aux barres avecques les plus fors, et ,
quand le poinct advenoit, se tenoit sus ses pieds
tant roiddement qu'il se abandoAnoit es plus adven-
tureuxen cas qu'ilz le feissent mouvoir de sa place,
comme jadis faisoit Milo, à l'imitation duquel aussi
tenoit une pomme de grenade en sa main, et la
donnoit à qui luy pourroit ouster.
Le temps ainsi employé, luy froté, nettoyé et
refraischy d'habillemens, tout doulcement retour-
noit, et, passans par quelques prez ou aultres lieux
herbuz, visitoient les arbres et plantes, les confe-
rens avec les livres des anciens qui en ont escript,
comme Theophraste, Dioscorides, Marinus, Pline,
Nicander, Macer et Galen, et en emportoient
GARGANTUA çS
leurs plenes mains au logis, desquelles avoit la
charge un jeune page nommé Rhizotome, ensem-
ble des marrochons, des pioches, cerfouettes, bê-
ches, tranches et aultres instrumens requis à bien
arborîzer.
Eulx arrivez au logis, ce pendent qu'on après-
toit le souper, repetoient quelques passaiges de ce
qu'avoit esté leu, et s'asseoient à table.
Notez icy que son disner estoit sobre et frugal,
car tant seulement mangeoit pour refréner les
aboys de Testomach; mais le soupper estoit co-
pieux et large, car tant en prenoit que luy estoit
de besoing à soy entretenir et nourrir, ce que est
la vraye diète prescripte par l'art de bonne et seure
medicine, quoy qu'un tas de badaulx medicins,
herselez en l'officine des sophistes, conseillent le
contraire.
Durant icelluy repas estoit continuée la leçon du
disner tant que bon sembloit ; le reste estoit con-
sommé en bons propous, tous lettrez et utiles.
Âpres grâces rendues se adonnoient à chanter
musicalement, à jouer d'instrumens harmonieux,
ou de ces petitz passetemps qu'on faict es chartes,
es dez et guobeletz, et là demouroient faisans
grand'chere et s'esbaudissans aulcunes foys jusques
à l'heure de dormir; quelque foys alloient visiter
les compaignies des gens lettrez, ou de gens qui
eussent veu pays estranges.
En pleine nuict, davant que soy retirer, alloient
94 LIVRE I, CHAPITRE XXIII
au lieu de ieur logis le plus descouvert veoir la
face du ciel, et là notoient les comètes, sy aul-
cunes estoient, les figures, situations, aspectz, opr
positions et conjunctions des astres.
Puis avec son précepteur recapituloit briefve-
ment, à la mode des Pythagoricques, tout ce qu'il
avoit leu, veu, sceu, faict et entendu au decours
de toute la journée.
Si prioient Dieu le créateur en l'adorant et ra-
tifiant leur foy envers luy, et le glorifiant de sa
bonté immense, et, lui rendant grâce de tout le
temps passé, se recommandoient à sa divine clé-
mence pour tout Tadvenir.
Ce faict, entroient en leur repous.
CHAPITRE XXIV
Comment Gargantua employait le temps quand
l'air estait pluvieux, -
'iLadvenoit que l'air feust pluvieux
et in tempéré, tout le temps davant
disner estoit employé comme de cous-
tume, excepté qu'il faisoit allumer un
beau et clair feu pour corriger l'intempérie de
l'air.
Mais après disner, en lieu des exercitations, ilz
demouroient en la maison, et par manière de apo-
therapic s'esbatoient à boteler du foin, à fendre
GARGANTUA ^5
et scier du boys, et à batre les gerbes en la grange ;
puys estudoient en Tart de paincture et sculpture,
ou revocquoient en usage l'anticque jeu des tables,
ainsi qu'en a estript Leonicus, et comme y -joue
Qostre bon amy Lascaris. En y jouant, recoloient
les passaiges des auteurs anciens es quelz est faicte
mention ou prinse quelque métaphore sus iceluy
jeu. Semblablement, ou alloient veoir comment on
tiroit les metaulx, ou comment on fondoit Tartille-
rye, ou alloient veoir les lapidaires, orfèvres et
tailleurs de pierreries, ou les alchymistes et
monoyeurs, ou les haultelissiers, les tissotiers, les
velotiers , les horologiers , miralliers , imprimeurs,
organistes, tinturiers et aultres telles sortes d'ou-
vriers, et partout donnans le vin, aprenoient et
consideroient l'industrie et invention des mestiers.
Alloient ouir les leçons publicques, les actes so-
lennelz, les répétitions, les déclamations, les plai-
doyez des gentilz advocatz, les concions des près-
cheurs evangeliques.
Passoit par les salles et lieux ordonnez pour
l'escrime, et là contre les maistres essayoit de tous
bastons, et leurs monstroit par évidence que aul-
tant, voyre plus, en sçavoit que iceulx.
Et, au lieu de arboriser, visitoient les bouticques
des drogueurs, herbiers et apothecaires , et soi-
gneusement consideroient les fruictz, racines,
fueilles, gommes, semences, axunges peregrines,-
ensemble aussi comment on les adulteroit.
^6 LIVRE I, CHAPITRE XXIV
Alloit veoir les basteleurs , trejectaires et therîa-
cleurs, et consideroit leurs gestes, leurs ruses, leurs
sobressaulx et beau parler, singulièrement de ceulx
de Chaunys en Picardie , car ils sont de nature
grands jaseurs et beaulx bailleurs de baillivemes
en matière de cinges verds.
£ulx retournez pour soupper, mangeoient plus
sobrement que es aultres jours, et viandes plus
desiccatives et exténuantes, afïîn que l'intempérie
humide de l'air, communicquée au corps par néces-
saire confinité, feust par ce moyen corrigée, et ne
leurs feust incommode par ne soy estre exercitez
comme avoient de coustume.
Ainsi fut gouverné Gargantua, et continuoit ce
procès de jour en jour, profitant comme entendez
que peut faire un jeune homme, scelon son aage,
de bon sens en tel exercice ainsi continué, lequel,
combien que semblast pour le commencement dif-
ficile, en la continuation tant doulx fut, legier et
délectable que mieulx ressembloit un passe-temps
de roy que l'estude d'un escholier.
Toutesfoys, Ponocrates, pour le séjourner de
ceste véhémente intention des esperitz, advisoit
une foys le moys quelque jour bien clair et serain,
auquel bougeoient au matin de la ville , et alloient
ou à Gentilly ou à Boloigne, ou à Montrouge, ou
au pont Charanton, ou à Vanves, ou à Sainct
Clou. £t là pas9oient toute la journée à faire la
plus grande chère dont ilz se pouvoient adviser.
GARGANTUA
97
raillans, gaudissans, beuvans d'aultant, jouans,
chantans, dansans, se vojtrans en quelque beau
pré, denigeans des passereaulx, prenans des cailles,
peschaas aux grenouilles et escrevisses.
Mais, encores que icelle journée feust passée
sans livres et lectures, poinct elle n'estoit passée
sans profit, car en beau pré ilz recoloient par
cueur quelques plaisans vers de VAgriculture de
Virgile, de Hésiode, du Kusticque de Politian;
descripvoient quelques plaisans epigrammes en
latin, puis le mettoient par rondeaux et ballades
en langue françoyse.
£n banquetant, du vin aisgué separoient Teau,
comme l'enseigne Cato, De re rust., et Pline,
avecques un guobelet de lyerre ; lavoient le vin en
plain bassin d'eau, puis le retiroient avec un em-
but; faisoient aller Teau d'un verre en aultre; bas-
tissoient plusieurs petitz engins automates, c'est à
dire soj mouvens eulx mesmes.
Rabtlais. 1. 1 3
oS LIVRE I, CHAPITRE XXV
CHAPITRE XXV
CommtnX feut meu entre les fouaciers de Lerné et
ceulx du pays de Gargantua le grand débat dont
furent faictes grosses guerres.
N cestuj temps , qui fut la saison de
vendanges, au commencement de
automne, les bergiers de la contrée
estoient à guarder les vignes, et em-
pescher que les estourneaux ne mangeassent les
raisins.
Onquel temps, les fouaciers de Lerné passoient
le grand quarroy, menans dix ou douze charges
de fouaces à la ville.
Lesdictz bergiers les requirent courtoisement
leurs en bailler pour leur argent, au pris du mar-
ché.
Car notez que c'est viande céleste manger à
desjeuner riasins avec fouace fraiche, mesmement
des pineaulx, des fiers, des muscadeaulx, de la bi-
cane, et des foyrars pour ceulx qui sont constipez
de ventre, car ilz les font aller long comme un
vouge; et souvent, cuidans peter, ilz se conchient,
dont sont nommez les « cuideurs de vendanges »> .
 leur requeste ne feurent aucunement encli-
nez les fouaciers, mais, que pis est, les oultrage-
rent grandement, les appelans « trop diteulx, bres-
chedens, plaisans rousseaulx, galliers, chienlictz.
GARGANTUA 99
averlans , Umessourdes , faictneans , friandeaulx ,
bustarins, talvassiers, riennevaulx, rustres, chal-
lans, hapelopins, trainneguainnes, gentilz floc-
quetz, copieux, landores, malotruz, dendins, bau-
gears, tezez, gaubregeux, goguelus, claquedens,
boyers d'etrons, bergiers de n\erde », et auUres
telz epithetes diffamatoires, adjoustans que poinct
à«eulx n'apartenoit manger de ces belles fouaces,
mais qu'ilz se debvoient contenter de gros pain
balle et de tourte.
Auquel oultraige un d'entr'eulx, nommé For-
gier, bien honneste homme de sa personne et no-
table bacchelier, respondit doulcement :
« Depuis quand avez yousprins cornes, qu'estes
tant rogues devenuz? Deal vous ûous en soûliez
voluntiers bailler, et maintenant y refusez? Ce
n'est faict de bons voisins, et ainsi ne vous faisons
nous quand venez ici achapter nostre beau frument,
duquel vous faictes voz gasteaux et fouaces; en-
tores par le marché vous eussions nous donné de
noz raisins. Mais, par la mer Dé, vous en pour-
riez repentir, et aurez quelque jour affaire de
nous; lors nous ferons envers vous à la pareille, et
vous en soubvienne. »
Adoncq Marquet, grand bastonnier de la con-
frairie des fouaciers, luy dist : a Vrayement , tu es
bien acresté à ce matin; tu mangeas hersoir trop
de mil. Vien çà, vien çà, je te donneray de ma
fouace. » Lors Forgier, en toute simplesse, appro-
lOO LIVRE I, CHAPITRE XXV
cha, tirant un unzain de son baudrier, pensant qii«
Marquet luj deust deposcher de ses fouaces; mais
il luy bailla de son fouet à travers les jambes si
rudement que les noudz y apparoissoient ; puis
voulut gaigner à la fayte, mais Forgier Vescria au
meurtre et à la force tant qu'il peut, ensemble luy
getta un gros tribard qu'il portoitsoubzson escelle,
et le attainct par la joincture coronale de la teste,
sus Tartere crotaphique, du cousté dextre, en telle
sorte que Marquet tomba de sa jument: mtenlx
sembloit homme mort que vif.
Ce pendent les mestaiers, qui là auprès chai-
loient les noiz, accoururent avec leurs grandes
gaules et frappèrent sus ces fouaciers comme sus
seigle verd. Les aultres bergiers et bergieres,
ouyans le cry de Forgier, y vindrent avec leurs
fondes et brassiers, et les suyvirent à grands coups
de pierres tant menuz qu'il sembloit que ce feust
gresle. Finablement les aconceurent, et housterent
de leurs fouaces environ quatre ou cinq donzeiaes;
toutesfoys ilz les payèrent au prix acoastumé, et
leurs donnèrent un cens de quecas et troys pane*
rées de francs aubiers. Puis les fouaciers ayderent
à monter Marquet, qui estoit villainement blessé,
et retournèrent à Lerné sans poursuivre le chemin
de Pareille, menassans fort et ferme les boviers,
bergiers et mestayers de Seuillé et de Synays.
Ce faict, et bergiers et bergieres finirent dierê
lye avecques ces fouaces et beaulx raisins, et se n-
GARGANTUA lOI
I gollerent ensemble au son de la belle bonzine,
f se mocquans de ces beaulx fouaciers glorieux,
qui avoient trouvé maie encontre par faulte de
s'estre seignez de la bonne main au matin, et
avec gros raisins chenins estuverent les jambes
de Forgier mignonnement, si bien qu'il feut tan-
tost guery.
CHAPITRE XXVI
Comment Us habitans de Lerné, par le commande-'
ment de Picrochole, leur roy, assaillirent au des-
pourveu les bergiers de Gargantua.
E s fouaciers, retournez à Lemé, soub-
dain , davant bojre ny manger , se
transportèrent au Capitolj, et là, da-
ivant leur roy, nommé Picrochole,
tiers de ce nom, proposèrent leur complainte,
moastràns leurs paniers rompuz , leurs bonnetz
foupiz, leurs robbes dessirées, leurs fouaces des-
troussées, et singulièrement Marquet blessé énor-
mément, disans le tout avoir esté faict par les ber-
giers et mestaiers de Grandgousier, prés le grand
carroy, par delà Seuiilé.
Lequel incontinent entra en courroux furieux,
el, sans plus oultre se interroguer quoy ne com*
ment, feist crier par son pays ban et arrière ban, et
que un chascun, sur peine de la hart, convint en
I02 LIVRE I, CHAPITRE XXVI
armes en la Grand Place devant le Chasteau, à
heure de midy.
Pour mieulx confermer son entreprise, envoya
sonner le tabourin à l'entour de la ville. Luy mes-
mes, ce pendent qu'on aprestoit son disner, alla
faire ajuster son artillerie, desployer son enseigne
et oriflant, et charger force munitions tant de har-
noys d'armes que de gueuUes.
En disnant, bailla les commissions ; et feut, par
son edict, constitué le seigneur Trepelu sus l'avant-
guarde, en laquelle furent contez seize mille qua-
torze hacquebutiers, trente cinq mille et unze
avanturiers.
A l'artillerie fut commis le grand escuyer Touc-
quedillon , en laquelle feurent contées neuf cens
quatorze grosses pièces de bronze en canons,
doubles canons, baselicz, serpentines, couleuvrines,
bombardes, faulcons, passevolans, spiroles et aul-
tres pièces.
L'arriereguarde feut baillée au duc Racquede-
nare. En la bataille, se tint le roy et les princes de
son royaulme.
Ainsi sommairement acoustrez , davant que se
mettre en voye, envoyèrent troys cens chevauix
legiers soubz la conduicte du capitaine Engoule-
vent pour descouvrir le pays et sçavoir si embusche
aulcune estoyt par la contrée. Mais, après avoir di-
ligemment recherché, trouvèrent tout le pays à Ten-
viron en paix et silence, sans assemblée quelconque.
GARGANTUA Io3
Ce que entendent, Picrochole commenda qu'un
chascun marchas t soubz son enseigne hastivement.
Âdoncques sans ordre et mesure prindrent les
champs les uns parmy les aultres, gastans et dissi-
pans tout par où ilz passoient sans espargner nj
pauvre nj riche, ny lieu sacré nj prophane ; emme-
noient beufz, vaches, thoreaux, veaubt, génisses,
brebis, moutons, chèvres et boucqs, poulies, chap-
pons, poulletz, ojsons, jards, oyes, porcs, truyes,
guoretz; abastans les noix, vendangeans les vi-
gnes, emportans les seps, crouUans tous les fruictz
des arbres.
C'estoit un desordre incomparable de ce qu'ilz
faisoient, et ne trouvèrent personne qui leur resis-
tast ; mais un chascun se mettoit à leur mercy, les
suppliant estre traictez plus humainement en con-
sidération de ce qu'ilz avoient de tous temps esté
bons et amiables voisins, et que jamais envers eulx
ne commirent excès ne oultraige pour ainsi soub-
dainement estre par iceulx mal vexez, et que Dieu
les en puniroit de brief. Es quelles rem'onstrances
rien plus ne respondoient, sinon qu'ilz leurs vou-
loient aprendre à manger de la fouace.
I04 LIVRE I, CHAPITRE XXVII
CHAPITRE XXVII
Comment un moine de SeuUlé saulva le cioz dt
V abbaye du sac des ennemys.
,ANT feirent et tracassèrent» pillant et
larronnant, qu'ilz arrivèrent à Seuiilé
et destrousserent hommes et femmes,
et prindrent ce qu'ilz peurent; rien
ne leurs feut ne trop chault ne trop pesant. Com-
bien que la peste y feust par la plus grande part
des maisons, ilz entroient par tout et ravissoient
tout ce qu'estoit dedans ; et jamais nul n'en print
dangier, qui est cas assez merveilleux, car les cu-
rez, vicaires, pre&cheurs, m^icins, chirugiens et
apothecaires qui alloient visiter, penser, guérir,
prescher.et admonnester les malades, estoient tous
mors de l'infection, et ces diabks pilleurs et meur-
triers oncques n'y prindrent mal. Dont vient cela,
Messieurs ? Pensez j, je vous pry.
Le bourg ainsi pillé, se transportèrent en l'Ab-
baye avecques horrible tumulte; mais la trouvèrent
bien reserrée et fermée, dont l'armée principale
marcha oultre vers le gué de Vede, exceptez sept
enseignes de gens de pied et deux cens lances qui
là restèrent, et rompirent les murailles du cloz affin
de guaster toute la vendange.
Les pauvres diables de moines ne sçavoient au-
GARGANTUA loS
quel de leurs saiacts se vouer. A toutes adventures,
feirent sonner ad Capitulum capitulantes. Là feut
décrété qu'ilz feroient une belle procession renfor-
cée de beaulx preschans et letanies
Contra hostium insidias,
et beaulx responds pro pacc.
En TAbbaye estoit pour lors un moine claustrier
nommé frère Jean des Entommeures, jeune, guaU
lant, f risque, de hayt, bien à dextre, hardy, ad-
ventureux, délibéré, hault, maigre, bien fendu de
gueule, bien advantagé en nez, beau despescheur
d'heures, beau desbrideur de messes, beau descro-
teur de vigiles, pour tout dire sommairement, vray
moyne, si oncques en feut depuys que le monde
moynant moyna de moynerie. Au reste, clerc jus-
ques es dents en matière de bréviaire.
Icelluy, entendent le bruyt que faisoyent les en-
nemys par le cloz de leur vigne, sortit hors pour
veoir ce quSlz faisoient, et, advisant qu*ilz ven-
dangeoient leur cloz, auquel estoyt leur boyte de
tout Tan fondée, retourne au cueur de l'église, où
estoient les aultres moynes, tous estonnez comme
fondeurs de cloches, lesquelz voyant chanter Ini,
nim, pe, nt, nt, ne, ne, ne, ne, tum, ne, num, num,
ini, i, mi, i, mi, co, o^ ne, no, o, o, ne, no, ne, no,
no, no 9 rum, ne, num, num : a C'est, dist il, bien
chié chanté ! Vertus Dieu I que ne chantez vous :
Adieu paniers» vendanges sont faictes?
H
]o6 LIVRE I, CHAPITRE XXVII
Je me donne au diable s'ilz ne sont en nos-
tre cloz, et tant bien couppent et seps et raisins
qu'il n'y aura, parle corps Dieu, de quatre années
que haUeboter dedans. Ventre Sainct Jacques!
que boyronsnous ce pendent, nous aultres pauvres
diables? Seigneur Dieu, Da mihi potum. »
Lors dist le Prieur claustral : « Que fera cest
hyvrogne icy? Qu'on me le mené en prison ! Trou-
bler ainsi le service divin 1
— Mais, dist le moyne, le service du vin ? Fai-
sons tant qu'il ne soit troublé ; car vous mesmes.
Monsieur fe Prieur, aymez boyre du meilleur. Sj
faict tout homme de bien ; jamais homme noble ne
hayst le bon vin; c'est un apophthegme monachal.
Mais ces Responds que chantez ycy ne sont, par
Dieu ! poinct de saison.
Pour quoy sont noz heures en temps de mois-
sons et vendenges courtes, en l'Advent et tout
hyver longues?
Feu de bonne mémoire frère Macé Pelosse, vray
zélateur, ou je me donne au Diable, de nostre
religion, me dist, il m'en soubvient, que la raison
estoyt affin qu'en ceste saison nous facions bien
serrer et faire le vin, et qu'en hyver nous le hu-
mons.
Escoutez, Messieurs : vous aultres qui aymez le
vin, le corps Dieu, sy nie suyvez, car, hardiment,
que sainct Antoine me harde sy ceulx tastent du
pyot qui n'auront secouru la vigne ! Ventre Dieu !
GARGANTUA IO7
les biens de l'Eglise! .Ha! non, non. Diable!
sainct Thomas l'Anglois voulut bien pour yceulx
mourir; si je y mouroys, ne seroys je sainct de
mesmes ? Je n'y mourray jà pourtant , car c'est
moy qui le foys es aultres. »
Ce disant, mist bas son grand habit, et se saisist
du baston de la croix, qui estoyt de cueur de cor-
mier, long comme une lance, rond à plain poing,
et quelque peu semé de fleurs de lys, toutes
presque effacées.
Ainsi sortit en beau sayon, mist son froc en es-
charpe, et de son baston de la croix donna sy
brusquement sus les ennemys, qui sans ordre ne
enseigne , ne trompette , ne tabourin , parmy le
cloz vendangeoient : car les porteguydons et les
portenseignes avoient mys leurs guidons et ensei-
gnes l'orée des murs, les tabourineurs avoient de-
foncé leurs tabourins d'un cousté pour les emplir
de raisins , les trompettes «stoient chargez de
moussines, chascun estoyt desrayé. Il choqua donc-
ques si roydement sus eulx sans dyre guare qu'il
les renversoyt comme porcs, frapant à tors et à
travers à la vieille escrime.
£s uns escarbouilloyt la cervelle, es aultres rom-
poyt bras et jambes, es aultres deslochoyt les
spondyles du coul , es aultres demoulloyt les reins,
avalloyt le nez, poschoyt les yeulx, fendoyt les
mandibules, enfonçoyt les dens en la gueule,
descrouUoyt les omoplates, sphaceloyt les grèves.
Io8 LIVRE I, CHAPITRE XXVII
desgondoit les ischies, debezilloit les fauciles.
Si quelqun se voulojt cascher entre les seps plus
espës, à iceiluy freussoit toute i'aresle du douz, et
l'esrenoit comme un chien.
Si aulcun saulver se vouloyt en fuyant, à iceiluy
faisoyt voler la teste en pièces par la commissure
lambdoTde.
Sy quelqu'un gravoyt en une arbre, pensant y
estre en seureté, iceiluy de son baston empaloyt
par le fondement.
Si quelqu'un de sa vieille congnoissance luy
crioyt : t Ha! frère Jean, mon amy, frère Jean,
je me rend I — Il t'est, disoyt il, bien force ; mais
ensemble tu rendras l'ame à tous les diables. »
£t soubdain luy donnoit dronos. Et, si personne
tant feust esprins de témérité qu'il luy voulust ré-
sister en face, là monstroyt il la force de ses mus-
cles, car il leurs transperçoyt la poictrine par le
mediastine et par 1« cueur ; à d'aultres, donnant
suz la faulte des coustes, leur subvertissoyt l'esto-
mach, et mouroient soubdainement ; es aultres tant
fièrement frappoyt pdtr le nombril qu'il leurs fai-
soyt sortir les tripes; es aultres parmy les couillons
persoyt le boyau cullier.
Croyez que c'estoyt le plus horrible spectacle
qu'on veit oncques.
Les uns cryoient saincte Barbe;
Les aultres, sainct George ;
Les aultres, saincte Nytouche;
GARGANTUA IO9
Les ^uhres, nostre Dame de Cunauh, de Lau-
rette, de Bonnes Nouvelles, de la Lenou, de Ri-
vière.
Les ungs se vouoyent à sainct Jacques ;
Les aultres au sainct Suaire de Chamberj : mais
il brasia troys moys après si bien qu'on n'en peut
saulver un seul brin ;
Les aultres à Cadouyn;
Les aultres à sainct Jean d'Angely ;
Les aultres à sainct Eutrope de Xainctes, à
sainct Mesmes de Chinon, à sainct Martin de Can-
des, à sainct Clouaud de Sinays, es reliques de
Laurezay, et mille aultres bons petitz sainctz.
Les ungs mouroient sans parler, les aultres par-
loient sans mourir ; les ungs mouroient en parlant,
les aultres parloient en mourant.
Les aultres crioient à haulte voix : « Confession !
Confession ! Confiteor, Miserere, In manus ! »
Tant fut grand le cris des navrez que le Prieur
de TAbbaye avec tous ses moines sortirent, les-
quelz, quand apperceurent ces pauvres gens ainsi
ruez pafmy la vigne et blessez à mort , en confes-
sèrent quelques ungs. Mais ce pendent que les
prebstres se amusoient à confesser, . les petits moi-
netons coururent au lieu où estoit frère Jean, et
luy demandèrent en quoy il vouloit qu'ilz luy ay-
dassent. A quoy respondit qu'ilz esguorgetassent
ceulx qui estoient portez par terre.
Adoncques, laissans leurs grandes cappes sus une
IIO LIVRE I, CHAPITRE XXVII
treille au plus prés, commencèrent csguorgeter et
achever ceulx qu'il avoit desja meurtriz. Sçavezvous
de quelz ferremens? Â beaulx guouetz, qui sont
petitz demy cousteaux dont les- petitz enfans de
nostre pays cernent les noix.
Puis, à tout son baston de croix, guaingna la
brèche qu'avoient faict les ennemys. Aulcuns des
moinetons emportèrent les enseignes et guydons en
leurs chambres pour en faire des jartiers. Mais,
quand ceulx qui s'estoient confessez vouleurent
sortir par icelle bresche, le moyne les assommoit de
coups, disant : a Ceux cy sont confés et repentans,
et ont guaigné les pardons : ilz s'en vont en para-
dis aussy droict comme une faucille, et comme est
le chemin de Paye. »
Ainsi, par sa prouesse, feurent desconfiz tous
ceulx de l'armée qui estoient entrez dedans le clous,
jusques au nombre de treze mille six cens vingt et
deux, sans les femmes et petitz enfans, cela s'en-
tend tous] ours.
Jamais Maugis, hermite, ne se porta sy vaillam-
ment à tout son bourdon contre les Sarrasins, des
quelz est escript es gestes des Quatre filz Haymon,
comme feist le moine à l'encontre des ennemys
avec le baston de la croix.
GARGANTUA III
CHAPITRE XXVIII
Comment Picrochole print d'assault la Koche-Cler-
mauld, et le regret et difficulté que feist Grandgou-
sier de entreprendre guerre.
E pendent que le moine s'escarmou-
choit, comme avons dict, contre ceulx
qui estoient entrez le clous, Picro-
v».^dïit!^=^^§ choie à grande hastiveté passa le gué
de Vede avec ses gens, et assaillit la Roche-Cler-
mauld, auquel lieu ne luy feut faicte résistance quel-
conques; et, par ce qu'il estoit ja nuict, délibéra en
icelle ville se héberger soy et ses gens, et refrais-
chir de sa cholere pungitive.
Au matin print d'assault les boullevars et chas-
teau^ et le rempara tresbien, et le proveut de muni-
tions requises, pensant là faire sa retraicte, si d'ail-
leurs estoit assaillj, car le lieu estoit fort et par art
et par nature, à cause de la situation et assiete.
Or laissons les là, et retournons à nostre bon
Gargantua, qui est à Paris, bien instant à l'estude
des bonnes lettres et exercitations athlétiques, et le
vieux bon homme Grandgousier, son père, qui, après
souper, se chauffe les couilles à un beau clair et
grand feu, et, attendent graisler des chastaines,
escript au foyer avec un baston bruslé d'un bout,
dont on escharbotte le feu, faisant à sa femme et
famille de beaulx contes du temps jadis.
lia LIVRE I, CHAPITRE XXVIII
Un des bergiers qui gardoient les vignes, nommé
Pillot, se transporta devers luj en icelle heure, et
raconta entièrement les excès et pillaiges que faisoit
Picrochole, rojdeLerné, en ses terres et dommaines,
et comment il avoit pillé, gasté, saccagé tout le
pays, excepté le clous de Seuillé, que frère Jean
des Entommeures avoit saulvé à son honneur, et de
présent estoit ledict roy en la Roche-Clermauld, et
là en grande instance se remparoit, luy et ses
gens.
« Holos 1 holos ! dist Grandgousier, qu'est cecy,
bonnes gens? Songe je, ou si vray est ce qu'on me
dict? Picrochole, mon amy ancien de tout temps,
de toute race et alliance, me vient il assaillir? Qui
le meut? qui le poinct? qui le conduict? qui Ta
ainsi conseillée Ho ! ho I ho I ho I ho I Mon dieu !
mon saulveur! ayde moy, inspire moy, conseille
moy à ce qu'est de faire I
Je proteste, je jure davant toy ; ainsi me soys tu
favorable, sy jamais à luy desplaisir, ne à ses gens
dommaige, ne en ses terres je feis pillerie, mais,
bien au contraire, je Tay secouru de gens, d'argent,
de faveur et de conseil, en tous cas que ay peu
cognoistre son adventaige. Qu*il me ayt doncques
en ce poinct oultraigé, ce ne peut estre que par
l'esprit maling. Bon Dieu ! tu congnois mon cou-
raige, car à toy rien ne peut estre celé. Si par cas il
estoit devenu furieux, et que pour luy rehabilliter
son cerveau tu me l'eusse icy envoyé, donne-moy
GARGANTUA Il3
et pouvoir et sçavoirle rendre au joug de ton sainct
vouloir par bonne discipline !
Hol ho! ho! mes bonnes gens, mes amjs et
mes feaulx serviteurs, faudra il que je vousempesche
à me y ayder? Las! ma vieillesse ne requerroit do-
rénavant que repous, et toute ma vie n'ay rien tant
procuré que paix; mais il fault, je le voy bien, que
maintenant de harnoys je charge mes pauvres es-
paules lasses et foibles, et en ma main tremblante
je preigne la lance et la masse pour secourir et
guarantir mes pauvres subjectz. La raison le veult
ainsi, car de leur labeur je suis entretenu, et de leur
sueur je suis nourry, moy,mes enfans et ma famille.
Ce non obstant, je n'entreprendray guerre que
je n'aye essayé tous les ars et moyens de paix : là
je me résolus. »
Adoncques feist convocquer son conseil, et pro-
pousa l'affaire tel comme il estoit, et fut conclud
qu'oir envoiroit quelque homme pradent devers Pi-
crochole sçavoir pourquoy ainsi soubdainement es-
toit party de son repous et envahy les terres es
quelles n'avoit droict quicquonques. Davantaige,
qu'on envoyast quérir Gargantua et ses gens, affin
de maintenir le pays et défendre à ce besoing. Le
tout pleut à Grandgousier, et commenda que ainsi
feust faict.
Dont sus l'heure envoya le Basque, son laquays,
quérir à toute diligence Gargantua ; et luy escrip-
voit comme s'ensuit.
Rabelais. J, i5
114 LIVRE I, CHAPITRE XXIX
CHAPITRE XXIX
Le teneur des lettres que Grandgousier escripvoit
à Gargantua.
A ferveur de tes estudes requérait que de
long temps ne te revocasse de cestuy
\^ philosophicque repous, sy la confiance
de noz amys et anciens confederez n'eust
de présent frustré la seureti de ma vieillesse. Mais, puis
que telle est ceste fatale destinée, que par iceulx soye
inquiété es quelz plus je me repousoye, force me est te
rappeller au subside des gens et biens qui te sont par
droict naturel affiez.
Car, ainsi comme débiles sont les armes au dehors
si le conseil n'est en la maison, aussi vaine est l'estude
et le conseil inutile qui en temps oportun par vertus
n'est exécuté et à son effect reduict.
Ma délibération n'est de provocquer, ains de apai-
ser; d'assaillir, mais défendre; de conquester, mais
de guarder mes feaulx subjectz et terres héréditaires,
es quelles est hostillement entré Picrochole sans cause
ny occasion, et de jour en jour poursuit sa furieuse
entreprinse avecques excès non tolerables à personnes
libères.
Je me suis en devoir mis pour modérer sa cholere
tyrannicque, luy offrent tout ce que je pensois luy po-
voir estre en contentement, et par plusieurs fois ay en-
voya amiablement devers luy pour entendre en quoy.
GARGANTUA Il3
par qui et comment il se sentait oultragé) mais de luy
n*ay eu responce que de voluntaire defpance, et que en
mes terres prétendait seulement droict de bien séance.
Dont j'ay congneu que Dieu éternel l'a laissé au gou-
vernail de son franc arbitre et propre sens, qui ne
peult estre que meschant sy par grâce divine n'est
continuellement guidé; et, pour le contenir en office et
réduire à congnoissance, me l'a icy envoyé à molestes
enseignes.
Pour tant, mon filz bien aymé, le plus tost que
faire pouras, ces lettres veues, retourne à diligence
secourir non tant moy, ce que toutesfoys par pitié na^
turellement tu doibs, que les tiens, lesquelz, par rai-
son, tu peuzsaulver et guarder, L'exploict sera faict à
moindre effusion de sang que sera possible , et, si pos-
sible est, par engins plus expediens, cauteles et ruzes
de guerre, nous saulverons toutes les âmes et les en-
voyerons joyeux à leurs domiciles,
Treschier filz, la paix de Christ, nostre rédemp-
teur, soyt avecques toy. Salue Ponocrates, Gymnaste
et Eudemon de par moy.
Du vingtiesme de septembre.
Ton père, Grandgousier.
CHAPITRE XXX
Comment Ulrich GatUt fut envoya devers Pkroeholt.
ES lettres dictées et signées, Grand*
gousier ordoona que Ulrich GaQet,
maistre de ses requestes, homme ssige
et discret, duquel ea divers et contcB-
tieux aSaires il avoit esprouvé la vertus et boD ad-
vis, alUst devers Picrochole pour iuy remonstrer
ce que par eux avoit esté décrété.
En celle heure partit le bon homme Gallet, et,
passé le gué, demanda au meusnier de r«stat de
Picrochole, lequel luy feist responce que seî gens
ne luy avoieut laissé ny coq a; geline, et qu^
s'estoient enserrez en la Roche Clermauld, et qu'il
ne luy conseilloit poinct de procéder oaltre, de
peur du guet, car leur fureur estoit énorme. Ce que
facilement il creut, et pour cejle nuict herbei^ea
Au lendemain matin se transporta, avecqnes la
trompette, à laporteduchasteau, et requistésguardes
qu'ilï le feisseni parler au roy pour son profit.
Les parolles annoncées au roy, ne consentit aul-
cunement qu'on tuy ouvrist la porte, mais se trans-
porta sus le bolevard, et dist à l'embassadenr :
« Qu'i a il de nouveauf Que voulez-vous dire? b
Adoncques l'embassadeur propousa comme s'en-
GARGANTUA II7
CHAPITRE XXXI
La Harangue faktt par GalUt à PicrochoU.
LUS juste cause de douleur naistre ne
peut entre les humains que si, du lieu
dont par droicture esperoient grâce et
benevolence, ilz recepvent ennuy et
dommaige. Et non sans cause, combien que sans
raison, plusieurs, venuz en tel accident, ont ceste in-
dignité moins estimé tolerable que leur vie propre,
et, en cas que par force nj aultre engin ne l'ont
peu corriger, se sont eulx mesmes privez de ceste
lumière.
« Doncques merveille n'est si le roy Grandgousier,
mon maistre, est à ta furieuse et hostile venue saisj
de grand desplaisir et perturbé en son entendement;
merveille seroit si ne Tavoient esmeu les excès in-
comparables qui en ses terres et subjectz ont esté
par toy et tes gens commis, es quelz n'a esté obmis
exemple aulcun d'inhumainité.^Ce que luy est tant
grief de soy, par la cordiale affection de laquelle
tousjours a chery ses subjectz, que à mortel homme
plus estre ne sçauroit. Toutesfoys sus l'estimation
humaine plus grief luy est en tant que par toy et
les tiens ont esté ces griefz et tords faictz, qui de
toute mémoire et ancienneté aviez, toi et tes pères,
une amitié avecques luy et tous ses ancestres conceue,
laquelle jusques à présent, comme sacrée, ensemble
Il8 LIVRE I, CHAPITRE XXXI
aviez inviolablement maintenue, guardée et entre-
tenue, si bien que non luy seulement nj les siens,
mais les nations barbares, Poictevins, Bretons,
Manseaux, et ceulx qui habitent oultre les isles de
Canarre et Isabella, ont estimé aussi facile demol-
lir le firmament et les abjsmes ériger au dessus des
nues que desemparer vostre alliance, et tant l'ont
redoubtfée en leurs entreprinses que n'ont jamais
auzé provoquer, irriter, ny endommaiger Tung,
par craincte de l'aultre.
« Plus y a : ceste sacrée amitié tant a emply ce
ciel que peu de gens sont aujourd'huy habitans
par tout le continent et isles de l'Océan qui ne
ayent ambitieusement aspiré estre receuz en icelle
à pactes par vous mesmes conditionnez, autant es-
timans vostre confédération que leurs propres terres
et dommaines. En sorte que de toute mémoire n'a
esté prince ny ligue tant efferée ou superbe, qui ait
auzé courir sus, je ne dis poinct voz terres, mais
celles de vos confederez. £t, si par conseil précipité
ont encontre eulx attempté quelque cas de nouvel-
leté, le nom et tiltre de vostre alliance entendu,
ont soubdain désisté de leurs entreprinses.
« Quelle furie doncques te esmeut maintenant,
toute alliance brisée, toute amitié conculquée, tout
droict trespassé, envahir hostilement ses terres sans
en rien avoir esté par luy ny les siens endommaigé,
irrité, ny provocqué? Où est foy? Où est loy? Où
est raison ? Où est humanité? Où est craincte de Dieu?
GARGANTUA 11^
Cuyde tu ces oultraiges estre recellés es esperitz
eternelz et au Dieu souverain, qui est juste retri-
buteur de noz entreprinses? Si le cuyde, tu te
trompe : car toutes choses viendront à son juge-
ment.
« Sont ce fatales destinées ou influences des astres
qui voulent mettre fin à tes ayzes et repous? ^nsi
ont toutes choses leur fin et période. Et, quand elles
sont venues à leur poinct suppellatif^ elles sont en
bas ruinées; car elles ne peuvent long temps en tel
estât demourer. C'est la fin de ceulx qui leurs for-
tunes et prosperitez ne peuvent par rayson et tem-
pérance modérer.
« Mais, si ainsi estoit pheé, etdeust ores ton heur
et repos prendre fin, failloit il que ce feust en in-
commodant à mon roy, celluy par lequel tu estois
estably? Si ta maison debvoit ruiner, failloit il
qu'en sa ruine elle tombast suz les atres de celluy
qui l'avoit aornée ? La chose est tant hors les metes
de raison , tant abhorrente de sens commun , que à
peine peut elle estre par humain entendement
conceue, et jusques à ce demourera non croiable
entre les estrangiers que Teffect asseuré et tesmoi-
gné leur donne à entendre que rien n'est ny sainct
ny sacré à ceubc qui se sont émancipez de Dieu et
raison pour suyvre leurs affections perverses.
(( Si quelque tort eust esté par nous faict en tes
subjectz et dommaines, si par nous eust esté porté
faveur à tes mal vouluz, si en tes affaires ne te
120 LIVRE I, CHAPITRE XXXI
eussions secouru , si par nous ton nom et honneur
eust esté blessé , ou y pour mieulx dire , si l'esperit
calumniateur, tentant à mal te tirer, eust par fal-
laces espèces et phantasmes ludificatoyres mis en
ton entendement que envers' toy eussions faict
choses non dignes de nostre ancienne amitié, tu
debvpis premier enquérir de la vérité, puis nous en
admonester, et nous eussions tant à ton gré satis-
faict que eusse eu occasion de toy contenter. Mais,
ô Dieu étemel 1 quelle est ton entreprinse?
« Vouldroys tu, comme tyrant perfide, pillier
ainsi et dissiper le royaulme de mon maistre ? Le
as tu esprouvé tant ignave et stupide qu'il ne vou-
lust, ou tant destitué de gens, d'argent, de conseil
et d'art militaire qu'il ne peust résister à tes ini-
ques assaulx? Dépars d'icy présentement, et de-
main pour tout le jour soys retiré en tes tenes
sans par le chemin faire aulcun tumulte ne force;
et paye mille bezans d'or pour les dommaiges que
as faict en ces terres. La moytié bailleras demain,
l'aultre moytié payeras es Ides de may prochaine-
ment venant, nous délaissant ce pendent pour houl-
taige les ducs de Tournemoule , de Basdefesses et
de Menuail , ensemble le prince de Gratelles et le
vicomte de Morpiaille. »
GARGANTUA 121
CHAPITRE XXXII
Comment GrandgousUr, pour achapter paix, feist
rendre lei fouaces.
tant se teut le bon homme Gallet;
mais Picrochole à tous ses propos ne
respond aultre chose sinon : « Venez
les <}ueHr, Tenez les quérir. liz ont
belle couille et molle. Hz yous braderont de la
fouace. » Âdoncques retourne vers Grandgousier,
lequel trouva à genous, teste nue, encline en un
petit coing de son cabinet , priant Dieu qu'il vou- /
zist amollir la cholere de Picrochole , et le mettre ' ^
au poinct de raison sans y procéder par force.
Quand veit le bon homme de retour, il luy de-
manda : <!c Ha! mon amy, mon amy, quelles nou-
velles m'apportez-vous? — Il n'y a, dist Gallet,
ordre : cest homme est du tout hors du sens et dé-
laissé de Dieu. — Voyre mais, dist Grangousier,
mon amy, quelle cause prétend il de cest excès? —
Il ne me a, dist Gallet, cause queconques exposé,
sinon qu'il m'a dict en cholere quelques motz de
fouaces. Je ne sçay si l'on auroit poinct faict oul-
trage à ses fouaciers. — Je le veulx , dist Grand-
gousier, bien entendre davant qu'aultre chose déli-
bérer sur ce que seroit de faire. »
Alors manda sçavoir de cest affaire, et trouva
pour vray qu'on avoit prins par force quelques
i6
122 LIVRE I, CHAPITRE XXXII
fouaces de ses gens , et que Marquet avoit repceu
un coup de tribard sus la teste; toutesfoys que le
tout avoit esté bien payé, et que le dict Marquet
avoit premier blessé Foi^ier de son fouet par les
jambes. £t sembla à tout son conseil que en toute
force il se doibvoit delfendre.
« Ce non obstant, dist Grandgousier, puisqu'il
n'est question que de quelques fouaces, je essaje-
ray le contenter, car il me desplait par trop de le-
ver guerre. » Adoncques s'enquesta combien on
avoit prins de fouaces, et, entendent quatre ou
cinq douzaines, commenda qu'on en feist cinq
charretées en icelle nuict, et que l'une feust de
fouaces faictes à beau beurre, beaux moyeux d'eufz,
beau saffran et belles espices, pourestre distribuées
à Marquet, et que, pour ses interestz, il luy don-
n oit sept cens mille et trois philippus pour payer
les barbiers qui l'auroient pensé, et d'abondant luy
donnoit la mestayrie de la Pomardiere à perpétuité
franche pour luy et les siens.
Pour le tout conduire et passer fut envoyé Gal-
let, lequel par le chemin feist cuillir prés de la
sauloye force grands rameaux de cannes et rou-
zeaux, et en feist armer autour leurs charrettes et
chascun des chartiers ; luy mesmes en tint un en sa
main , par ce voulant donner à congnoistre qu'ilz
ne demandoient que paix, et qu'ilz venoient pour
l'achapter. Eulx venuz à la porte, requirent parler à
Picrochole de par Grandgousier. Picrochole ne
GARGANTUA IsS
voulut oncques les laisser entrer, ny aller à eulx
parler, et leurs manda qu'il estoit empesché, mais
qu'ilz dissent ce qu'ilz Youldroient au capitaine
Toucquedillon , lequel affustoit quelque pièce sus
les murailles.
Adonc, luy dict le bon homme : « Seigneur,
pour vous retirer de tout ce débat et ouster toute
excuse que ne retournez en nostre première al-
liance, nous vous rendons présentement les fouaces
dont est la controverse. Cinq douzaines en prin-
drent noz gens, elles feurent tresbien payées; nous
aymons tant la paix que nous en rendons cinq
charrettes, desquelles ceste icy sera pour Marquet,
qui plus se plainct. Dadvantaige, pour le contenter
entièrement, voyla sept cens mille et trois philippus
que je luy livre, et, pour Tinterest qu'il pourroit
prétendre, je luy cède la mestayrie de la Pomar-
diere à perpétuité pour luy et les siens, possedable
en franc alloy : voyez cy le contract de la trans-
action. Et, pour Dieu, vivons dorénavant en paix,
et vous retirez en yoz terres joyeusement, cedans
ceste place icy, en laquelle n'avez droict quelcon-
ques, comme bien le confessez, et amis comme par
avant. »
Toucquedillon raconta le tout à Picrochole, et
de plus en plus envenima son couraige, luy disant :
« Ces rustres ont belle paour. Par Dieu, Grand-
gousier se conchie, le pauvre beuveur ; ce n'est son
art aller en guerre, mais ouy bien Yuider les fias-
124 LIVRE I, CHAPITRE XXXII
cons. Je suis d'opinion que retenons ces fouaces et
l'argent, et au reste nous hastons de remparer icy
et poursuivre nostre fortune. Mais pensent ilz bien
avoir affaire à une duppe, de vous paistre de ces
fouaces? Voilà que c'est : le bon traictement
et la grande familiarité que leurs avez par cy da-
vaut tenue vous ont rendu envers eulx contemp-
tible :
Oignez villain, il vous poindra.
Poignez villain, il vous oindra.
— Çà, çà, çà, dist Picrochole, sainct Jacques,
ilz en auront : faictes ainsi qu'avez dict. — D'une
chose, dist Toucquedillon, vous veux je advertir :
nous sommes icy assez mal avituaillez, et pourveuz
maigrement des harnoys de gueule. Si Grandgou-
sier nous mettoit siège, dés à présent m'en icois
faire arracher les dents toutes, seulement que trojs
me restassent, autant à voz gens comme à moy :
avec icelles nous n'avangerons que trop à manger
noz munitions. — Nous, dist Picrochole, n'aurons
que trop mangeailles. Sommes nous icy pour man-
ger ou pour batailler? — Pour batailler, vraye-
ment, dist Toucquedillon ; mais De la panse vient
la dance, et Ou faim règne force exule, — Tairt
jazerl dit Picrochole. Saisissez €e qu'ilz ont
amené. »
Adoncques prindrent argent et fouaces et beufz
et charrettes, et les renvoyèrent sans mot dire, si
GARGANTUA 125
non que plus n'aprochassent de si prés pour la
cause qu'on leur diroit demain
Ainsi sans rien faire retournèrent devant Grand-
gousier, etjuy contèrent le tout, adjoustans qu'il
n'estoit aulcun espoir de les tirer à paix, sinon à
vive et forte guerre.
CHAPITRE XXXIII
Comment certains gouverneurs de Picrochole, par
conseil précipité, le mirent au dernier periL
ES fouaces destroussées, comparurent
davant Picrochole les duc de Me-
nuail, comte Spadassin et capitaine
Merdaille, et lui dirent : a Cyre, au-
jourd'huy nous vous rendons le plus heureux, plus
chevaleureux prince qui' oncques feust depuis la
mort de Alexandre Macedo. — Couvrez, couvrez
vous, dist Picrochole. — Grand mercy, dirent-ilz,
Cyre^ nous sommes à nostre debvoir. Le moyen est
tel : vous laisserez icy quelque capitaine en garni-
son avec petite bande de gens pour garder la
place, laquelle nous semble assez forte, tant par
nature que par lesrempars faictzà vostre invention.
Vostre armée partirez en deux, comme trop mieulx
l'entendez.
« L'une partie ira ruer sur ce Grandgousier et ses
gens. Par icelle sera de prime abordée facilement
126 LIVRE I, CHAPITRE XXXIII
desconfi. Là recouvrerez argent à tas, car le vilain
en a du content : vilain, disons-nous, parce que un
noble prince n'a jamais unsou.Thesaurizer estfaict
de vilain.
<K L'aultre partie , ce pendent , tirera vers Onjs,
Sanctonge, Angomojs et Gascoigne, ensemble
Perigot, Medoc et Elanes. Sans resistence pren-
dront villes, chasteaux et forteresses. A Bayonne,
à Sainct-Jean-de-Luc et Fotitarabie, sajsirez toutes
les naufs , et , coustoyant vers Galice et Portugal ,
pillerez tous les lieux maritimes jusques à U lis-
bonne, où aurez renfort de tout équipage requis à
un conquerent. Par le corbieu! Hespaigne se ren-
dra, car ce ne sont que madourrez. Vous passerez
par Testroict de Sibyle, et là érigerez deux co-
lomnes plus magnifîcques que celles de Hercules à
perpétuelle mémoire de vostre nom. Et sera nommé
cestuy destroict la mer Picrocholine.
ce Passée la mer Picrocholine, voicy Barberousse
qui se rend vostre esclave. — Je, dist Picrochole,
le prendray à mercy. — Voyre , dirent ilz , pour-
veu qu'il se face baptiser. Et oppugnerez les royaul-
mes de Tunic, de Hippes, Argiere, Bone, Corone,
hardiment toute Barbarie. Passant oultre, retiendrez
en vostre main Majorque , Minorque , Sardaine ,
Corsicque et aultres isles de la mer Ligusticque et
Baleare. Coustoyant à gausche, dominerez toute
la Gaule Narbonicque, Provence et AUobroges,
Gènes, Florence, Lucques, et à Dieu seas Rome.
GARGANTUA 127
Le pauvre monsieur du pape meurt desja de peur.
— Par ma foy, dist Picrochole, je ne luy baiseray
ja sa pantoufle. — Prinze Italie, voyla Naples,
Calabre, Appoulle et Sicile toutes à sac, et Malthe
avec. Je vouldrois bien que les plaisans chevaliers
jadis Rhodiens vous résistassent, pourveoir de leur
urine ! — Je iroys , dist Picrochole , voluntiers à
Laurette. — Rien, rien, dirent ilz, ce sera au re-
tour. — De là prendrons Candie, Cypre, Rhodes
et les isles Cyclades, et donnerons sus la Morée.
Nous la tenons. Sainct Treignan, Dieu gard Hie-
rusalem! car le soubdan n'est pas comparable à
vostre puissance. — Je, dist-il, feray doncques
bastir le temple de Salomon. — Non, dirent ilz,
encores; attendez un peu. Ne soyez jamais tant
soubdain à voz entreprinses. Sçavez vous que disoit
Octavian Auguste? Festina lente,
« Il vous convient premièrement avoir l'Asie Mi-
nor. Carie, Lycie, Pamphile,Celicie, Lydie, Phry-
gie, Mysie, Betune, Charazie , Satalie, Samagarie,
Castamena, Luga, Savasta, jusques à Euphrates.
— Voyrons nous, dist Picrochole, Babylone et le
mont Sinay ? — Il n'est, dirent ilz, ja besoing pour
ceste heure. — N'est ce pas assez tracassé de avoir
transfreté la mer Hircane , chevauché les deux Ar-
menies et les troys Arabies? — Par (pa foy! dist il,
nous sommes affolez. Ha ! pauvres gens ! — Quoyl
dirent ilz. — Que boirons nous par ces desers? Car
Julian Auguste et tout son oust y moururent de
i
..6 uvKE.,c ^^^^^eatV.
desconfi.Urecou«^2n-t^ous.ç^«e
e.ad«contenyj2;^,,,.Tbesaunx«
noble prince n a, am .^^
de vilain. ce pe^deut , *«''"
Sanctonge, Ango J g^ns tesv
Perigot, Medoc et m ^^.esses. A
d^on^ûles,cl-^-::efFonurabie,says^
, Sainct-Jean- -l;^;,, G^U e ^^
Itnne, où a-» «n f^orbieul Hesp«;
un conquerent. Par pourrez. ^^
ar l'es""*'^* Llficoues q« celles d.
lomnes plus °««;*'\e vostre nom-B^
KsSxy df rli'î^^rocholine, vo^)
« passée la mer n __ ^^ ^is
"se rend vostre esclave^^^^^^.^^
?e P-'it^S refuser. Et oppufi
If^s aeTumc, d« "^ 'passant ouU
r^^^aixnenttouteBarbp^J ^.^,,,.
t**"^ vosue main 1"*»)°;^ ^ ^a mer
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j, nommé
ist : «J'ay
sera sem-
lel un cor-
j^uisy le pot
' tendez vous
la la fin de
»7
l3o LIVRE I, CHAPITRE XXXIII
tant de travaulx et traverses? — Ce sera, dist Pi-
crochole , que , nous retournez , repouserons à noz
aises. » Dont dist Echephron : « Et si par cas ja-
mais n'en retournez? Car le voyage est long ei
pereilleux. N'est ce mieulx que des maintenant nous
repousons sans nous mettre en ces bazars? — 0!
dist Spadassin, par Dieu! voicy un bon resveux!
Mais allons nous cacber au coing de la cheminée,
et là passons avec les dames nostre vie et nostre
temps à enfiller des perles, ou à filler comme Sarda-
napalus :
Qui ne se adventure •
N'a cheval ny mule.
Ce dist Salômon.
— Qui trop...
dist Echephron,
... se adventure
Perd cheval et mule,
Respondit Malcon.
— Baste, dist Picrocbole , passons oultre . Je ne
crains que ces diables de légions de Grandgousier;
ce pendent que nous sommes en Mésopotamie,
s'ilz nous donnoient sus la queue, quel remède? —
Tresbon, dist Merdaille : une belle petite commis-
sion , laquelle vous envoirez es Moscovites , vous
mettra en camp pour un moment quatre cens cin-
quante mille combattans d'eslite. O ! si vous me y
faictes vostre lieutenant , je tueroys un pigne pour
un mercier! Je mors, je rue, je frappe, je at-
GARGANTUA l3l
trape, je tue, je renye. — Sus! sus! dist Picro-
choie, qu'on despesche tout, et qui me ayme si
me suyve ! »
CHAPITRE XXXIV
Comment Gargantua laissa la ville de Paris pour
secourir son pais, et comment Gymnaste rencontra
les ennemys,
N ceste mesmes heure, Gargantua,
qui estoit yssu de l^aris soubdain les
lettres de son père leues , sus sa grand
jument venant, avoit ja passé le pont
de la Nomain, luy, Ponocrates, Gymnaste et £u-
demon, lesquelz, pour le suivre, avoient prins
chevaulx de poste; le reste de son train venoit à
justes journées, amènent tous ses livres et instru-
ment philosophicque.
Luy arrivé à Parillé , fut adverty par le mestayer
de Gouguet comment Picrochole s'estoitremparé à
la Roche - Clermauld, et avoit envoyé le capitaine
Tripet avec grosse armée assaillir le boys de Vede
et Vaugaudry, et qu'ilz avoient couru la poulie jus-
ques au pressouer Billard , et que c'estoit chose es-
trange et difficile à croyre des excès qu'ilz faisoient
par le pays, tant qu'il luy feist paour, et ne sçavoit
bien que dire ny que faire.
Mais Ponocrates luy conseilla qu'ilz se transpor-
l32 LIVRE I, CHAPITRE XXXIV
tassent vers (e seigneur de la Vauguyon, qui de
tout temps avoit esté leur amj et confédéré, et par
luy seroient mieulx advisez de tous affaires; ce
qu'ilz feirent incontinent, et le trouvèrent en bonne
délibération de leur secourir, et feut de opinion
que il envoyroit quelq'un de ses gens pour des-
couvrir le pays et sçavoir en quel estât estoient les
ennemys, affîn de y procéder par conseil prins
selon la forme de l'heure présente. Gymnaste se
offrit d'y aller ; mais il feut conclud que pour le
meilleur il menast avecques soy quelq'un qui con-
gneust les voyes et destorses et les rivières de l'en-
tour.
Adoncques partirend luy et Prelinguand, escuyer
de Vauguyon, et sans ^effroy espierent de tous
coustez. Ce pendent Gargantua se refraischit et
repeut quelque peu avecques ses gens-, et feist
donner à sa jument un picotin d'avoyne : c'estoîent
soisante et quatorze muys troys boisseaux. Gym-
naste et son compaignon tant chevauchèrent qu'ilz
rencontrèrent les ennemys tous espars et mal en
ordre, pillans et desrobans tout ce qu'ilz povoient;
et tant de loing qu'ils l'apperceurent accoururent
sus luy à la fouUe pour le destrousser. Adonc il
leurs cria : a Messieurs, je suys pauvre diable; je
vous requiers qu'ayez de moy mercy. J'ay encores
quelque escu ; nous le boyrons, car c'est aurum po-
tahilcy et ce cheval icy sera vendu pour payer ma
bien venue ; cela faict , retenez moy des vostres :
GARGANTUA l33
car jamais homme ne sceut mieulx prendre , larder,
roustir et aprester, voyre, par Dieu! démembrer
et gourmander poulie ^ue moy qui suys icy , et,
pour mon proficiat, je boy à tous bons compai-
gnons. »
Lors descouvrit sa ferriere, et sans mettre le nez
dedans beuvoyt assez honnestement. Les maroufles
le regardoient, ouvrant la gueule d'un graad pied*,
et tirans les langues comme lévriers en attente de
boire après; mais Tripet, le capitaine, sus ce point
accourut veoir que c'estoit. A luy Gymnaste offrit
sa bouteille, disant : a Tenez, capitaine, beuvez en
hardiment, j'enayfaict Tessay; c'est vin de la Paye
Moniau.
— Quoy! dist Tripet, ce Gautier icy se guabele de
nous? Qui es tu? — Je suys, dist Gymnaste, pau-
vre diable. — Ha! dist Tripet, puisque tu es pau-
vre diable, c'est raison que passes oultre, car tout
pauvre diable passe par tout sans péage ny gabelle;
mais ce n'est de couslume que pauvres diables soient
si bien monstez : pourtant , Monsieur le diable ,
descendez, que je aye le roussin; et si bien il ne
me porte, vous, maistre diable, me porterez, car
j'aime fort qu'un diable tel m'emporte. »
l34 LIVRE I, CHAPITRE XXXV
CHAPITRE XXXV
Comment Gymnaste soupplement tua le Capitaine
Tripet et aultres gens de Picrochole. ,
ES motz entenduz^ aulcuns d'entre
eulx commencèrent avoir frayeur, et
se seignoient de toutes mains, pen-
\5!^*^5r:î35-«se sans que ce feust un diable des-
guisé. Et quelq'un d'eux, nommé Bon Joan, ca-
pitaine des Franctopins, tyra ses heures de sa bra-
guette, et cria assez hault : « Hagios ho Theos!
Si tu es de Dieu, sy parle; sy tu es de Taultre,
sy t'en va. » Et pas ne s'en alloit; ce que enten-
dirent plusieurs de la bande, et departoient de la
compaignie, le tout notant et considérant Gym-
naste.
Pourtant feist semblant descendre de cheval , et,
quand feut pendent du cousté du montouer , feist
soupplement le tour de l'estriviere , son espée bas-
tarde au cousté , et^ par dessoubz passé, se lança
en l'air et se tint des deux piedz sus la selle , le cul
tourné vers la teste du cheval. Puis dist : « Mon
cas va au rebours. »
Adoncq, en tel poinct qu'il estoit, feist la guam-
bade sus un pied, et, tournant à senestre, ne
faillit oncq de rencontrer sa propre assiete sans
en rien varier. Dont dist Tripet : « Ha! ne feray
pas cestuy là pour ceste heure, et pour cause.
GARGANTUA l35
— Bren, dist Gymnaste, j'ay failly, je voys défaire
cestuy sault. »
Lors par grande force et agilité feist en tournant
à dextre la gambade comme davant. Ce faict, mist
le poulce de la dextre sus Tarçon de la selle, et
leva tout le corps en l'air, se. soustenant tout le
corps sus le muscle et nerf dudit poulce, et ainsi
se tourna troys foys; à la quatriesme, se renversant
tout le corps sans à rien toucher, se guinda entre
les deux aureilles du cheval , soudant tout le corps
en Pair sus le poulce de la senestre, et, en cest estât,
feist le tour du moulinet^ puis, frappant du plat de
la main dextre sus le meillieu de la selle , se donna
tel branle qu'il se assist sus la crope , comme font
les damoiselles. Ce fuict, tout à l'aise passe la jambe
droicte par sus la selle, et se mist en estât de che-
vaucheur sus la croppe. « Mais, dist-il^ mieulxvault
que je me mette entre les arsons. » Adoncq, se
appoyant sus les poulces des deux mains à la crope
davant soy, se renversa cul sus teste en l'air, et se
trouva entre les arsons en bon ^maintien;* puis
d'un sobresault leva tout le corps en l'air, et ainsi
se tint pieds joinctz eçtre les arsons, et la tournoya
plus de cent tours, les bras estenduz en croix, et
crioit,.ce faisant, à haultevoix : « J'enrage, diables,
j'enrage, j'enrage; tenez moi, diables, tenez moy,
tenez ! »
Tandis qu'ainsi voltigeoit , les marroufles , en
grand esbahissement, disoient l'ung à l'aultre :
\
l36 LIVRE I, CHAPITRE XXXV
« Par la mer Dé ! c'est un lutin ou un diable ainsi
desguisé :
Ab hoste maligno
Libéra nos. Domine, »
Et fuyoient à la route, regardans darriere soy
comme un chien qui emporte un plumail.
Lors Gymnaste, voyant son advantaige, descend
de cheval, desguaigne son espée, et à grands
coups chargea sus les plus huppés, et les ruoit à
grands monceaulx, blessez, navrez et meurtriz,
sans que nul luy resistast, pensans que ce feust un
diable affamé, tant par les merveilleux voltigemens
qu'il avoit faict que par les propos que luy avoit
tenu Tripet , en l'appellant pauvre diable , si non
que Tripet en trahison liiy voulut fendre la cervelle
de son espée lansquenette ; mais il estoit bien armé,
et de cestuy coup ne sentit que le chargement. Et
soubdain , se tournant , lancea un estoc volant au-
dict Tripet , et, ce pendent que icelluy se couvroit
en hâult, luy tailla d'un coup l'estomac, le colon et
la. moytié du foye , dont tumba par terre, et, tum-
bant, rendit plus de quatre potées de souppes, et
l'ame meslée parmy les souppes.
Ce faict , Gymnaste se retyre , considérant que
les cas de hazart jamais ne fault poursuivre jusques
à leur période, et qu'il convient à tous chevaliers
reverentement traicter leur bonne fortune , sans la
molester ny gehainer. £t, monstant sus son cheval,
GARGANTUA llj
hiy donne des espérons, tyrant droict son chemin
vers ia Vauguyon, et Preiinguand avecques luy.
CHAPITRE XXXVI
Comment Gargantua dtmoflit It chasteau du Gué
de Vede, et comment Hz passèrent le gué.
ENU que fut, raconta Pestât onquei
.avoit trouvé les ennemys, et du stra-
tagème,qu'il avoit faict, luy seul, con-
tre toute leur caterve , afferment que
ilz n'estoient que maraulx, pilleurs et brigans, igno-
rans de toute discipline militaire, et que hardiment
ilz se missent en voye, car il leur seroit tresfacile
de les assommer comme bestes.
Adoncques monta Gargantua sus sa grande
jument, accompaigné comme davant avons dict.
£t, trouvant en son chemin un hault et grand
arbre, lequel communément on nommoit l'Arbre
de Sainct Martin pource qu'ainsi estoit creu un
bourdon que jadis Sainct Martin y planta, dist :
« Voicy ce qu'il me failloit. Cest arbre me servira
de bourdon et de lance. » Et l'arrachit facillement
de terre, et en ousta les rameaux, et le para pour
son plaisir.
Ce pendent sa jument pissa pour se lascher le
ventre; mais ce fut en telle abondance qu'elle en
feist sept lieues de déluge, et dériva tout le pissat
i8
ï38 LIVRE I, CHAPITRE XXXVI
au gué de Vede, et tant Tenfla devers le fil de
l'eau que toute ceste bande des ennemjs furent
en grand horreur noyez, exceptez aulcuns qui
avoient prins le chemin vers les cousteaux à
gausche.
Gargantua, venu à l'endroict du boys de Vede,
feut advisé par Eudemon que dedans le chasteau
estoit quelque reste des ennemys, pour laquelle
chose sçavoir Gargantua s'escria tant qu'il peut :
« Estez vous là, ou n'y estez pas ? Si vous y estez,
n'y soyez plus; si n'y estez, je n'ay que dire. »
Mais un ribauld canonier, qui estoit au machicou-
lys, luy tyra un coup de canon, et le attainct par
la temple dextre furieusement; toutesfoys ne lui
feist pour ce mal en plus que s'il luy eust getté
une prune. « Qu'est ce là? dit Gargantua. Nous
gettez vous icy des grains de raisins? La vendange
vous coustera cher, » pensant de vray que le boulet
feust un grain de raisin. Ceulx qui estoient dedans
le chasteau amuzez à la pille, entendant le bruit,
coururent aux tours et forteresses, et luy tirèrent
plus de neuf mille vingt et#cinq coups de faulcon-
neaux et arquebouzes, visans tous à sa teste, et si
menu tiroient contre luy qu'il s'escria : « Pono-
crates, mon amy, ces mousches icy me aveuglent;
baillez moy quelque rameau de ces sauUes pour les
chasser, » pensant -des plombées et pierres d'artil-
lerie que feussent mousches' bovines. Ponocrates
Tadvisa que n'estoient aultres mousches que les
CARGANTUA 189
coups d'artillerye que l'on droit du chasteau. Alors
chocqua de son grand arbre contre le chasteau, et
à grans coups abàstit et tours et forteresses, et
ruyna tout par terre. Par ce moyen feurent tous
rompuz et mis en pièces ceulx qui estoient en
icelluy.
De là partans, arrivèrent au pont du moulin, et
trouvèrent tout lé gué couvert de corps mors, en
telle foule qu'ilz avoient enguorgé le cours du
moulin : et c'estoient ceulx qui estoient peritz au
déluge urinai de la jument. Là feurent en pense-
ment comment ilz pôurroient passer, veu Tempes-
chement de ces cadavres. Mais Gymnaste dist :
« Si les diables y ont passé, jey passeray fort bien.
— Les diables, dist Eudemon, y ont passé pour
en emporter les âmes damnées. — Sainct Treignan!
dist Ponocrates, par doncques conséquence néces-
saire il y passera. — Voyre, voyre, dist Gymnaste,
ou je demoureray en chemin. » Et, donnant des
espérons à son cheval, passa franchement oultre,
sans que jamais son cheval eust frayeur des corps
mors : car il Tavoit acoustumé, selon la doctrine
de i£lian, à ne craindre les âmes ny corps mors,
non en tuant les gens, comme Diomedes tuoyt les
Traces, et Ulysses mettoit les cwps de ses ennemys
es pieds de ses chevaulx, ainsi que raconte Homère,
mais en luy mettant un phantosme parmy son foin
et le faisant ordinairement passer sus icelluy quand
il luy bailloit son avoyne.
140 LIVRE I, CHAPITRE XXXVI
Les troys aultres le suy virent sans faillir, excepté
Eudemon, duquel le cheval enfoncea le pied droict
jusques au genôil dedans la pance d'un gros et
gras villain qui estoit là noyé à l'envers, et ne le
povoit tirer hors; ainsi demouroit empestré, jus-
ques à ce que Gargantua du bout de son baston
enfondra le reste des tripes du villain en l'eau, ce
pendent que le cheval levoit le pied. Et, qui est
chose merveilleuse en hippiatrie, feut ledict cheval
guery d'un surot qu'il avoit en celluy pied par
l'atouchement de boyaux de ce gros marroufle.
CHAPITRE XXXVII
Comment Gargantua, soy peignant, faisait tomber de
ses cheveulx les boulletz d'artillerye,
ssuz la rive de Vede, peu de temps
après abordèrent au chasteau de Grand-
gouzier^ qui les attendoit en grand
désir. A sa venue, ilz le festoyèrent à
tour de bras; jamais on ne veit gens plus joyeulx :
car Supplementum Supplementi Chronicorum dict
que Gargamelle y mourut de joye; je n'en sçay
rien de ma part, let bien peu me soucie ny d'elle
ny d'aultre. La venté fut que Gargantua, se re-
fiaischissant d'habillemens et se testonnant de son
pigne, qui estoit grand de cent cannes, appoincté
de grandes dents de elephans toutes entières, faisoit
GARGANTUA I41
tomber à chascun coup plus de sept balles de bou-
letz qui luy estoient demourez entre ses cheveulx
à la démolition du boys de Vede. Ce que voyant,
Grandgousier, son père, pensoit que feussent poulx,
et luy dist : « Dea, mon bon filz, nous as tu aporté
jusques icy des esparviers de Montagu? Je n'en-
tendoys que là tu feisse résidence. » Adonc Pono-
crates respondit : « Seigneur, ne pensez que je
Paye mis au colliege de pouillerie qu'on nomme
Montagu; mieuix le eusse voulu mettre entre les
guenaux de Sainct Innocent pour l'énorme cruaulté
et villennie que je y ay congneu : car trop mieuix
sont traictez les forcez entre les Maures et Tar-
tares, les meurtriers en la prison criminelle, voire
certes les chiens en vostre maison, que ne sont ces
malautruz audict colliege. Et, si j'estoys roy de
Paris, le diable m'emport si je ne metoys le feu
dedans et faysoys brusler et principal et regens,
qui endurent ceste inhumanité davant leurs yeulx
estre exercée. »
Lors, levant un de ces boulletz, dict : « Ce sont
coups de canon que n'a guyeres a repceu vostre
filz Gargantua passant davant le boys de Vede,
par trahison de vjos ennemys. Mais ilz en eurent
telle recompense qu'ilz sont tous periz en la ruine
du chasteau, comme les Philistins par l'engvi de
Sanson, et ceulx que opprima la tour de Siloé,
desquelz est escript Luc, xiij. Iceulx je suis d'avis
que nous poursuyvons, ce pendent que l'heur est
142 LIVRE I, CHAPITRE XXXVII
pour nous : car l'occasion a tous ses cheveulx au
front ; quand elle est oultre passée , vous ne la
povez plus revocquer; elle est chauve par le dar-
riere de la teste, et jamais plus ne retourne. —
Vrayment, dist Grandgousier , ce ne sera pas à
ceste heure, car je veulx vous festoyer pour ce
soir, et soyez les tresbien venuz. »
Ce dict, on apresta le soupper, et de surcroist
feurent roustiz seze bœufz, troys génisses, trente
et deux veaux, soixante et troys chevreaulx mois-
sonniers, quatre vingt quinze moutons, troys cens
gourretz de laict à beau moust, unze vingt per-
drys, sept cens bécasses, quatre cens chappons de
Loudunois et Cornouaille, six mille pouUetz et
autant de pigeons, six cens gualinottes, quatorze
cens levraux, troys cens et troys hostardes et mille
sept cens hutaudeaux. De venaison Ton ne peut
tant soubdain recouvrir, fors unze sangliers qu'en-
voya Tabbé de Turpenay, et dix et huict bestes
fauves que donna le seigneur de Grandmont; en-
semble sept vingt faisans qu'envoya le seigneur des
Essars, et quelques douzaines de ramiers, de oi-
seaulx de rivière, de cercelles, buc^urs, courles,
pluviers, francolys, cravans, tyrçnsons, vanereaux,
tadournes, pochecuUieres, pouacres, hegronneaux,
foulques, aigrettes, ciguoingnes, cannes petieres,
oranges, flammans, qui sont phœnicopteres, terri-
goles^ poulies de Inde, force coscossons et renfort
de potages.
GARGANTUA I43
Sans poinct de faulte y estoit de vivres abon»-
dance, et feurent aprestez honnestement par Fri-
pesaulce, Hoschepot et Pilleverjus, cuisiniers de
Grandgousier. Janot, Micquel et Verrenet appres-
terent fort bien à boyre.
CHAPITRE XXXVIII
Comment Gargantua mangea en sallade six pèlerins,
E propos requiert que racontoYis ce
qu'advint à six pèlerins qui venoient
de Sainct Sebastien, prés de Nantes,
et pour soy herberger, celle nuit, de
peur des ennemys, s'estoient mussez au jardin
dessus les poyzars, entre les choulx et lectues.
Gargantua se trouva quelque peu altéré^ et de-
manda si l'on pourroit trouver de lectues pour faire
sallade. Et, entendent qu'il y en avoit des plus
belles et grandes du pays, car elles estoient
grandes comme pmniers ou noyers, y voulut aller
luy mesmes, et en emporta en sa main ce que bon
luy sembla, ensemble emporta les six pèlerins, les-
quelz avoient si grand paour qu'ilz ne ausoient ny
parler ny tousser.
Les lavant doncques premièrement en la fontaine,
les pèlerins disoient en voix basse «l'un à l'aultre :
« Qu'est il de faire? Nous noyons icy entre ces
lectues. Parlerons nous? mais, si nou^ parlons, il
144 LIVRE I, CHAPITRE XXXVIII
nous tuera comme espies. » Et, comme ilz delibe-
roient ainsi, Gargantua les mist avecques ses lectues
dedans un plat de la maison, grand comme la tonne
de Cisteauix, et, avecques huiile et vinaigre et sel,
les mangeoit pour soy refraischir davant souper,
et avoit ja engoullé cinq des pèlerins; le sixiesme
estoit dedans le. plat, caché soubz une lectue,
excepté son bourdon qui apparoissoit au dessus.
Lequel voyant, Grandgousier, dist à Gargantua :
a Je croy que c'est là une corne de limasson ; ne
le mangez poinct. — Pour quoy? dist Gargantua;
ilz sont bons tout ce moys. » En tirant le bourdon,
ensemble enleva le pèlerin, et le mangeoit tresbien.
Puis beut un horrible traict de vin pineau, et atten-
dirent que Ton apprestast le soupper.
Les pèlerins ainsi dévorez se tirèrent Jiors les
meuUes de ses dents le mieulx que faire peurent,
et pensoient qu'on les eust mys en quelque basse
fousse des prisons. Et, lors que Gargantua beut le
grand traict, cuiderent noyer en sa bouche, et le
torrent du vin presque les emporta au gouffre de
son estomach ; toutesfoys, saultans avec leurs bour-
dons, comme font les micquelotz, se mirent en
franchise Torée des dentz. Mais par malheur Tun
d'eux, tastant avecques son bourdon le pays, à
sçavoir s'ilz estoient en sceureté, frappa rudement
en la faulte d'une dent creuze, et ferut le nerf de
la mandibule, dont feist tresforte douleur à Gar-
gantua, et commença à crier de raige qu'il endu-
GARGANTUA 14$
roit. Pour doncques se soulaiger du mal, feîst
apporter son curedentz, et, sortant vers le noyer
groUîer, vous denigea messieurs les pèlerins.
Car il arrapoit l'un par les jambes, l'aultre par
tes espaules, Taultre par la bezace, l'aultre par la
foillouze, l'aultre par l'escharpe ; et le pauvre haire
qui Tavoit féru du bourdon le accrochea par la
braguette ; toutesfoys ce luy fut un grand heur, car
il luy percea une bosse chancreuze qui le martyri-
soit depuis le temps qu'ilz eurent passé Ancenys.
Ainsi les pèlerins denigez s'en fuyrent à travers la
plante à beau trot, et appaisa la douleur.
En laquelle heure feut appelé par Eudemon
pour soupper, car tout estoit prest. a Je men voys
doncques, dit-il, pisser mon malheur. » Lors pissa
si copieusement que l'urine trancha le chemin aux
pèlerins, et furent contrainctz passer la grande
boyre. Passans de la par l'orée de la touche, en
plaîn chemin tombèrent tous, excepté Fournillier,
en une^trape qu'on avoit faicte pour prandre les
loups à la trainnée. Dont eschapperent moyennant
l'industrie dudict Fournillier, qui rompit tous les
lacz et cordages. De là issus, pour le reste de
celle nuyct couchèrent en une loge prés le Coul-
dray.
Et là feurent reconfortez de leur malheur par
(es bonnes paroles d'un de leur compaignie nommé
Lasd'aller, lequel leur remonstra que ceste adven-
ture avoit esté predicte par David, Psal
Rabelais. /. 1 9
146 LIVRE I, CHAPITRE XXXVIII
Cum exurgerent homincs in nos.
Forte vivos déglutissent nos,
Quand nous feusmes mangez en salade au grain
du sel.
Cum irasceretur furor eorum in nos,
Forsitan aqua ahsorbuisset nos.
Quand il beut le grand traict.
Torrentem pertransivit anima nostra.
Quand nous passâmes la grande boyre.
Forsitan pertransisset anima nostra
Aquam intolerahilem.
De son urine, dont il nous tailla le chemin.
Benedictus Dominus qui non dédit nos in captio-
nem dentihus eorum. Anima nostra, sicut passer,
erepta est de laqueo venantium.
Quand nous tumbasmes en la trape.
Laqueus contritus est par Fournillier,
Et nos liherati sumus, Adjutorium nostrum, etc.
CHAPITRE XXXIX
Comment le moyne feust festoyé par Gargantua,
et des heaulx propos qu'il tint en souppant.
UAND Gargantua feut à table, et la
première poincte des morceaux feut
bauffrée, Grandgousier commença ra-
conter la source et la cause de la
guerre meue entre luy et Picrochole, et vint au
GARGANTUA 147
poinct de narrer comment frère Jean des Entom-
meures avoit triumphé à la defence du clous de
l'Abbaye, et le loua au dessus des prouesses de
Camille, Scipion, Pompée, César, et Themistocles.
Adoncques requist Gargantua que sus l'heure feust
envoyé quérir, affîn qu'avecques luy on consultast
de ce qu'estoit à faire. Par leur vouloir l'alla qué-
rir son maistre d'hostel, et Tadmena joyeusement
avecques son baston de croix sus la mulle de
Grandgousier. Quand il feut venu, mille charesses,
mille embrassemens, mille bons] ours f eurent donnez :
« Hés 1 ffere Jean mon amy, frère Jean mon
grand cousin, frère Jean de par le diable, Tacolée,
mon amy 1 — A moy la brassée ! — Cza, couillon,
que je te esrene de force de t'acoUer. » Et frère
Jean de rigoller 1 Jamais homme ne feut tant cour-
toys ny gracieux. « Cza, cza, dist Gargantua, une
escabelle icy auprès [de moy, à ce bout. — Je le
veulx bien, dist le moyne, puis qu'ainsi vous plaist.
Page, de Teau! Boute, mon enfant, boute; elle
me refraischira le faye. Baille icy que je guargarise.
— Deposita cappa, dist Gymnaste, oustons ce froc I
— Ho! par Dieu, dist le moyne, mon gentil
homme, il y a un chapitre in Statutis Ordinis au-
quel ne plairoit le cas. — Bren, dist Gymnaste,
bren pour votre chapitre. Ce froc vous romp les
deux espaules : mettez bas. — Mon amy, dist le
moyne, laisse le moy, car, par Dieu, je n'en
boy que mieulx. Il me faict le corps tout joyeux.
148 LIVRE I, CHAPITRE XXXIX
Si je le laisse, messieurs les pages en feront des
jarretières, comme il me feut faict une foys à
Coulaines. Davantaige, je n*auray nul appétit;
mais, si en cest habit je m'assys à table, je boiray,
par Dieu , et à toy et à ton cheval, et de hayt.
Dieu guard de mal la compaignie. Je avoys
souppé, mais pour ce ne mangeray je poinct
moins, car j'ay un estomac pavé, creux comme la
botte sainct Benoist,, tousjours ouvert comme la
gibbessiere d'un advocàt.
De tous poissons, fors que la tencbe.
« Prenez Taesle de la perdrys, ou la cuisse d'une
Nonnain; n'est ce falotement mourir quand on
meurt le caiche roidde? Nostre prieur aymefortle
blanc de chappon. — En cela, dist Gymnaste, il
ne semble poinct* aux renars, car des chappons,
poulies, pouletz qu'ilz prennent, jamais ne man-
gent le blanc. — Pourquoy, dist le moyne? —
Parce, respondit Gymnaste, qu'ilz n'ont poinct de
cuisiniers à les cuyre. Et, s'ilz ne sont competenie-
ment cuitz, ilz demeurent rouge et non blanc. La
rougeur des viandes est indice qu'elles ne sont
assez cuytes, exceptez les gammares et escrevices,
que l'on cardinalize à la cuyte. — Feste Dieu
Bayart, dist le moyne, l'enfermier de nostre abbaye
n'a doncques la teste bien cuyte, car il a les yeulx
rouges comme un jadeau de vergue. Cette cuisse
de levrault est bonne pour les goutteux.
GARGANTUA 149
<c A propos truelle, pourquoy est ce que les cuisses
d'une damoizelle sont tous] ours fraisches? — Ce
problesme,^ dist Gargantua, n'est ny en Aristoteles,
ny en Alexandre Aphrodisé, ny en Plutarque. —
C'est, dist le moyne, pour trois causes par les-
quelles un lieu est naturellement refraischy : Primo y
pource que Teau decourt tout du long; secundo,
pource que c'est un lieu umbrageux, obscur et
ténébreux, auquel jamais le soleil ne luist; et tier-
cernent, pource qu'il est continuellement esventé
des ventz du trou de bize, de chemise, et d'abon-
dant de la braguette.
a Et dehait ! Page, à la humerie ! Crac, crac,
crac ! Que Dieu est bon, qui nous donne ce bon
plot!
<x J'advoue Dieu, si j'eusse esté au temps de
Jesuchrist, j'eusse bien engardé que les Juifz ne
l'eussent prins au jardin de Olive t. Ensemble le
diable me faille si j'eusse failly de coupper les jar-
retz à messieurs les apostres, qui fuyrent tant las-
chement après qu'ilz eurent bien souppé, et lais-
sèrent leur bon maistre au besoing 1 Je hayz plus
que poizon un homme qui fuyt quand il fault jouer
des cousteaux. Hon 1 que je ne suis Roy de France
pour quatre vingtz ou cent ans! Par Dieu ! je vous
metroys en chien courtault les fuyars de Pavie.
Leur fiebvre quartaine! Pourquoy ne mouroient-
ilz là plus tost que laisser leur bon prince en ceste
nécessité? N'est-il meilleur et plus honorable mou-
l5o LIVRE I, CHAPITRE XXXIX
rir vertueusement bataillant que vivre fuyant vil-
lainement?
<K Nous ne mangerons gueres d'oysons ceste an-
née. Ha I mon amy, baille de ce cochon. Diavol 1
il n'y a plus de moust.
Germinavit radix Jesse.
Je renye ma vie, je meurs de soif. Ce vin n*est
des pires. Quel vin beuviez vous à Paris? Je me
donne au diable si] je n'y tins plus de six moys
pour un temps maison ouverte à tous venens.
Congnoissez vous frère Claude des Haulx Barrois ?
O le bon compaignon que c'est! Mais quelle
mousche l'a picqué ? Il ne faict rien que estudier
depuis je ne sçay quand. Je n'estudie poinct, de
ma part. En nostre abbaye nous ne estudions ja-
mais, de peur des auripeaux. Nostre feu abbé disoit
que c'est chose monstrueuse veoir un moyne sça-
vant. Par Dieu, Monsieur mon amy, magîs magnos
clerlcos non sunt magîs magnos sapientes.
« Vous ne veistes oncques tant de lièvres comme
il y en a ceste année. Je n'ay peu recouvrer ny
aultour ny tiercelet de lieu du monde. Monsieur
de la Bellonniere m'avoit promis un lanier , mais il
m'escripvit n'a gueres qu'il estoit devenu patays. Les
perdris nous mangeront les aureilles mesoûan. Je
ne prens poinct de plaisir à la tonnelle, car je y
morfonds. Si je ne cours, si je ne tracasse, je ne
suis poinct à mon aize. Vray est que, saultant les
GARGANTUA l5l
hajes et buissons, mon froc y laisse du poil.
J'ay recouvert un gentil lévrier. Je donne au dia^
ble si luy eschappe lièvre. Un lacquays le menoit à
monsieur de Maulevrier : je le destroussaj. Feis-je
mal? — Nennj, frère Jean, dit Gymnaste, nenny, de
par tous les diables, nenny . — Ainsi, dist le moyne,
à ces diables cependent qu'ilz durent. Vertus Dieu,
qu'en eust faict ce boyteux? Le cor Dieu, il prend
plus de plaisir quand on lui faict présent d'un bon
couble de beufs. — Comment, dit Ponocrates,
vous jurez, frère Jean? — Ce n'est, dist le moyne,
que pour orner mon languaige. Ce sont couleurs
de rethoricque ciceroniane. »
CHAPITRE XL
Pourquoy lesjnoines sont refuis du monde, et pourquoy
les ungs ont le nez plus grand que les aultres,
G Y de Christian, dist Eudemon, je
entre en grande resverie, considérant
rhonnesteté de ce moyne, car il nous
esbaudist icy tous. Et comment donc-
ques est ce qu'on rechasse les moynes de toutes
bonnes compaignies, les appellans trouble-feste ,
comme abeilles chassent les freslons d'entour leurs
rousches?
îgnavumjuçoi pecus
dist Maro,
a praesepibus arctnt. »
l52 LIVRE I, CHAPITRE XL
A quoy respondit Gargantua : a II n'y a rien si
vray, que le froc et la cogule tire à soy les oppro-
bres , injures et malédictions du monde , tout ainsi
comme le vent, dict Cecias, attire les nues. La rai-
son peremptoire est parce qu'ilz mangent la merde
du monde,c'est-à-dire les péchez, et comme mache-
merdes Ton les rejecte en leurs retraictz : ce sont
leurs conventz et abbayes, séparez de conversa-
tion politicque comme sont les retraictz d'une
maison. Mais, si entendez pour quoy ung cinge
en une famille est tousjours mocqué et herselé,
vous entendrez pourquoy les moynes sont de tous
refuys^ et des vieulx et des jeunes. Le cinge ne
garde poinct la maison comme un chien ; il ne tire
point l'aroy, comme le beuf ; il ne produict ny
laict ni laine, comme la brebis; il ne porte pas le
faiz, comme le cheval. Ce qu'il faict est tout con-
chier et degaster, qui est la cause pourquoy de
tous repceoyt mocqueries et bastonnades.
« Semblablement un moyne, j'entends de ces ocieux
moynes , ne laboure , comme le paysant ; ne garde
le pays, comme l'homme de guerre; ne gueristles
malades, comme le medicin ; ne' presche ny endoc-
trine le monde, comme le bon docteur evangelic-
que et pedagoge; ne porte les commoditez et
choses nécessaires à la republicque, comme le mar-
chant. Ce est la cause pourquoy de tous sont huez
et abhorryz. — Voyre mais, dist Grandgousier, ilz
prient Dieu pour nous. — Rien moins, respondit
- GARGANTUA 1 1^3
Gargantua. Vray est qu'ilz molestent tout leurvoi*-
sinage à force de trinqueballer leurs cloches.
—^ Voyre, dit le moyne, une messe, unes mati-
nes, unes vespres bien sonnées, sont à demy dictes.
— Ilz marmonnent grand renfort de légendes et
pseaulmes nullement par eulx entenduz; ilz con-
tent force patenostres entrelardées de longs Ave
Mariazy sans y penser ny entendre. Et ce j'ap-
pelle mocque-Dieu , non oraison. Mais ainsi leurs
ayde Dieu s'ilz prient pour nous, et non par paour
de perdre leurs miches et souppes grasses. Tous
vrajs christians, de tous estatz, en tous lieux, en
tous temps , prient Dieu , et Tesperit prie et inter-
pelle pour iceulx, et Dieu les prend en grâce.
Maintenant tel est nostre bon frère Jean. Pourtant
chascun le soubhaitc en sa compaignie. Il n'est
poinct bigot, il n'est poinct dessiré, il est honneste,
joyeulx, délibéré, bon compaignon. Il travaille, il
labeure, il defent les opprimez, il conforte les af-
fligez, il subvient es souffreteux , il garde les clous
de l'abbaye.
— Je foys, dist le moyne, bien dadvantaige, car,
en despeschant nos matines et anniversaires on
cueur, ensemble je foys des chordes d'arbaleste,
je polys des matraz et guarrotz, je foys des retz
et des poches à prendre les connis. Jamais je ne
suis oisif.
« Mais or çza, à boyre ! à boyre, cza ! Apporte le
fruict. Ce sont chastaignes du bois d'Estrocz, avec
20
l54 LIVRE I, CHAPITRE XL
bon vin nouveau ; voy vous là composeur de petz.
Vous n'estez encores céans amoustillez. Par Dieu,
je boy à tous guez, comme un cheval de promo-
teur. »
Gymnaste luy dist : « Frère Jean, oustez ceste
rouppie qui vous pend au nez. — Ha, ha I dist le
moyne, serois je en dangier de noyer, veu que
suis en l'eau jusques au nez? Non, non. Quare^
Quia
Elle en sort bien, mais poinct n'y entre.
Car il est bien antidote de pampre.
O mon amyl qui auroit bottes d'hyver de tel
cuir hardiment pourroit il pescher aux huytres, car
jamais ne prendroient eau. — Pourquoy, dist
Gargantua, est ce" que frère Jean a si beau nez? —
Parce, respondit Grandgousier, que ainsi Dieu Ta
voulu, lequel nous faict en telle forme et telle fin,
selon son divin arbitre, que faict un potier ses
vaisseaulx. — Parce, dist Ponocrates, qu'il feut des
premiers à la foyre des nez. Il print des plus
beaulx et plus grands. -^ Trut avant I dist le
moyne. Selon vraye philosophie mbnasticque, c'est
parce que ma nourrice avoit les tetins moletz, en
la laictant, mon nez y enfondrôit comme en beurre,
et là s'eslevoit et croissoit comme la paste dedans
la met. Les durs tetins de nourrices font les enfans
camuz. Mais guay, guay I
Ad formant nasi cognoseitur ad te Itvavi.
GARGANTUA l55
Je ne mange jamais de confitures. Page, à la
humerie! Item, rousties! »
CHAPITRE XLI
Comment le moyne feist dormir Gargantuay et de
ses heures et bréviaire.
E souper achevé, consultèrent sus l'af-
faire instant, et feut conclud que
environ la minuict ilz sortiroient à
l'escarmouche pour sçavoir quel guet
et diligence faisoient leurs ennemys; en ce pen-
dent, qu'ils se reposeroient quelque peu pour estre
plus frais.
Mais Gargantua ne povoit dormir en quelque
façon qu'il se mist. Dont luy dist le moyne : « Je
ne dors jamais bien à mon aise sinon quand je suis
au sermon ou quand je prie Dieu. Je vous supplye,
commençons, vous et moy, les sept pseaulmes,
pour veoir si tantost ne serez endormy. »
L'invention pleust tresbien à Gargantua, et
commenceant.le premier pseaulme, sus le poinct
de Beati quorum s'endormirent et l'un et Faultre.
Mais le moyne ne faillit oncques à s'esveiller avant
la minuict, tant il estoit habitué à l'heure des ma-
tines claustralles. Luy esveillé, tous les aultres
esveiUa, chantant à pleine voix la chanson :
Ho! Regnault, resveille-toy, veille;
O Regnault, resyeille-toy.
lS6 LIVRE I, CHAPITRE XLI
Quand tous furent esveillez, il dict : a Messieurs,
l'on dict que matines commencent par tousser, et
souper par boyre. Faisons à rebours, commençons
maintenant noz matines par boyre, et de soir, à
l'entrée de souper, nous tousserons à qui mieulx
mieulx. » Dont dist Gargantua : « Boyre si tost
après le dormir ? Ce n'est vescu en diète de medi-
cine. Il se fault premier escurer l'estomach des su-
perfluitez et excremens. — C'est, dist le moyne,
bien mediciné ! Cent diables me saultent au corps
s'il n'y a plus de vieulx hyvrognes qu'il n'y a de
vieulx medicins! J'ay composé avecques mon appé-
tit en telle paction que tousjours il se couche avec-
ques moy, -et à cela je donne bon ordre le jour
durant : aussi avecques moy il se lieve. Rendez
tant que vouldrez vos cures, je m'en voys après
mon tyrouer. — Quel tyrouer, dist Gargantua,
entendez-vous? — Mon bréviaire, dist le mope,
car, tout ainsi que les faulconniers , davant que
paistre leurs oiseaux, les font tyrer quelque pied
de poulie pour leurs purger le cerveau des phlegmes
et pour les mettre en appétit, ainsi, prenant ce
joyeux petit bréviaire au matin, je m'escure tout le
poulmon, et voy me là prest à boyre.
— A quel usaige, dist Gargantua, dictez vous
ces belles heures ? — A Tusaige, dist le moyne, de
Fecan, à troys pseaulmes et troys leçons, ou rien
du tout qui ne veult. Jamais je ne me assubjectis à
heures : les heures sont faictez pour l'homme, et
GARGANTUA lyj
non l'homme pour les heures. Pourtant je foys des
miennes à guise d'estrivieres, je les acourcis ou al-
longe quand hon me semble.
Brevis oratio
Pénétrât calos,
Longa potatio
Evacuât scyphos.
Où est escript cela? — Par ma foy, dist Poao-
crates, je ne sçay, mon petit couillaust; mais tu
vaulx trop. — En cela, dist le moyne, je vous res-
semble. Mais venite apotemus. »
L'on appresta carbonnades à force, et belles
souppes de primes, et beut le moyne à son plaisir.
Aulcuns lui tindrent compaignie, les aultres s'en
déportèrent.
Après, chascun commença soy armer et accous-
trer. Et armèrent le moyne contre son vouloir, car
il ne vouloit aultres armes que son froc davant son
estomach, et le baston de la croix en son poing.
Toutesfoys, à leur plaisir feut armé de pied en cap
et monté sus un bon coursier du royaume, et un
gros braquemart au cousté. Ensemble Gargantua,
Ponocrates, Gymnaste, Eudemon et vingt et cinq
des plus adventureux de la maison de Grandgou-
sier, tous armez à l'advantaige, la lance au poing,
montez comme sainct George, chascun ayant un
harquebouzier en crope.
lS8 LIVRE I, CHAPITRE XLII
CHAPITRE XLII
Comment le moyne donne couraige à ses compaignons,
et comment il pendit à une arbre.
R s'en vont les nobles champions à
leur adventure, bien délibérez d'en-
tendre quelle rencontre fauldra pour-
suivre, et de quoy se fauldra contre-
garder quand viendra la journée de la grande et
horrible bataille.
Et le moyne leur donne couraige, disant : « En-
fans, n'ayez ny paour ny doubte, je vous condui-
ray seurement. Dieu et sainct Benoist soyent avec-
ques nous ! Si j'avoys la force de mesmes le cou-
raige, par la mort bien, je vous les plumeroys
comme un canàrt. Je ne crains rien fors l'artillerie.
Toutesfoys, je sçay quelque oraison que m'a baillé
le soubsecretain de nostre abbaye, laquelle gua-
rentist la personne de toutes bouches à feu. Mais
elle ne me profitera de rien, car je n'y adj ouste
poinct de foy. Toutesfoys, mon baston de croix
fera diables. Par Dieu, qui fera la cane de vous
aultres, je me donne au diable si je ne le fays
moyne en mon lieu et l'enchevestre de mon froc :
il porte medicine à couhardise de gens.
« Avez point ouy parler du lévrier de monâeur
de Meurles, qui ne valloit rien pour les champs? Il
luy mist un froc au col: par le corps Dieu, il
GARGANTUA 1 59
n'echappoit ny lièvre ny regnard devant luy, et,
que plus est, couvrit toutes les chiennes du pays,
qui auparavant estoit esrené, et de frigidis et maie-
ficiatis, »
Le moyne, disant ces paroUes en cholere, passa
soubz un noyer, tyrant vers la sauUaye, et embro-
cha la visière de son heaulme à la roupte d'une
grosse branche du noyer. Ce nonobstant donna
fièrement des espérons à son cheval, lequel estoit
chastouilieur à la poincte, en manière que le che-
val bondit en avant, et le moyne, voulant deffaire
sa visière du croc, lasche la bride, et de la main se
pend aux branches, ce pendent que le cheval se
desrobe dessoubz luy.
Par ce moyen demoura le moyne pendent au
noyer, et criant à l'aide et au meurtre, protestant
aussi de trahison. Eudemon premier l'aperceut, et
appellant Gargantua : « Syre, venez et voyez Ab-
salon pendu. » Gargantua venu, considéra la con-
tenence du moyne et la forme dont il pendoit, et
dist à Eudemon : « Vous avez mal rencontré, le
comparant à Absalon, car Absalon se pendit par
les cheveux; mais le moyne, ras de teste, s'est
pendu par les aureilles. — Aidez moy, dist le moyne,
de par le diable ! N'est il pas bien le temps de ja-
zer? Vous me semblez les prescheurs decretalistes,
qui disent que quiconques voira son prochain en
dangier de mort, il le doibt, sus peine d'excommu-
nication trisulce^ plustoust admonnester de soy con-
l6o LIVRE I, CHAPITRE XLII
fesser et mettre en estât de grâce que de luj ajder.
Quand doncques je les voiraj tombez en la rivière
et prestz d'estre noyez, en lieu de les aller quérir
et bailler la main, je leur feray un beau et long ser-
mon df contemptu mundi et fuga sxculi, et lorsqu'ilz
seront roides mors, je les iray pescher.
— Ne bouge, dist Gymnaste, mon mignon, je
te voys quérir, car tu es gentil petit monachus:
Monachui in claustro
Non valet ova duo;
Sed, quando est extra,
Bene valet triginta,
« J'ay yeu des pendus plus de cinq cens, mais je
n'en veis oncques qui eust meilleure grâce en pen-
dillant, et, si je Tavoys aussi bonne, je vouldroys
ainsi pendre toute ma vye. — Aurez vous, dist le
moyne, tantost assez presché ? Aidez moy de par
Dieu, puisque de par Taultre ne voulez. Par Tha-
bit que je porte, vous en repentirez, tempore ci
loco prxlibatis. »
Alors descendit Gymnaste de son cheval, et,
montant au noyer, souleva le moyne par les gous-
se tz d'une main, et de l'autre deffîst sa visière du
croc de l'arbre, et ainsi le laissa tumber en terre et
soy après. Descendu que feut le moyne, se deffîst
de tout son arnoys, et getta l'une pièce après l'au-
tre parmy le champ, et, reprenant son baston de la
croix, remonta sus son cheval, lequel Eudemon
GARGANTUA l6l
avoit retenu à la fîiite. Ainsi s'en vont joyeusement,
tenans le chemin de la saullaye.
CHAPITRE XLIII
Comment l'escarmouche de Picrochole fut rencontré
par Gargantua, et comment le moyne tua le capi^
taine Tyravant, et puis fut prisonnier entre les
ennemis.
ICROCHOLE, à la relation de ceulx qui
avoient évadé à la roupte lors que
Tripet fut estripé, feut esprins de
grand courroux, ouyant que les dia-
bles avoient couru suz ses gens, et tint son conseil
toute la nuict, auquel Hastiveau et Toucquedillon
conclurent que sa puissance estoit telle qu'il pour-
roit défaire tous les* diables d'enfer s'ilz y venoient.
Ce que Picrochole ne croyoit du tout : aussy ne
s'en deffioit il.
Pourtant envoya soubz la conduicte du conte
Tiravant, pour descouvrir le pays, seize cens che-
valiers, tous montez sus chevaulx legiers, en escar-
mousche, tous bien aspergez d'eau beniste, et chas-
cun ayant pour leur signe une estolle en escharpe,
à toutes adventures, s'ilz rencontroient les diables,
<lue par vertuz tant de ceste eau gringorienne que
des estolles, yceulx feissent disparoir et esvanouyr.
Coururent doncques jusques prés la Vauguyon et
Rabelais. I. 21
l62 LIVRE I, CHAPITRE XLIII
la Maladerye, mais oncques ne trouvèrent personne
à qui parler, dont repassèrent par le dessus, et en
la loge et tugure pastoral, prés le Couldraj, trou-
vèrent les cinq pèlerins, lesquelz liez et ba£fouez
emmenèrent comme s'ilz feussent espies, nonob-
stant les exclamations, adjurations et requestes
qu'ilz feissent.
Descendus de là vers Seuillé, furent entenduz
par Gargantua, lequel dist à ses gens : « Compai-
gnons, il y a icj rencontre, et sont en nombre trop
plus dix fois que nous. Chocquerons nous sus eulx?
— Que diable, dist le moyne, ferons nous doncq?
Estimez vous les hommes par nombre, et non par
vertus et hardiesse ? » Puis s'escria : a Chocquons,
diables, chocquons. » Ce que entendens les enne-
mys, pensoient certainement que feussent vrays
diables, dont commencèrent fuyr à bride avallée,
excepté Tyravant, lequel coucha sa lance en Tar-
rest, et en ferut à toute oultrance le moyne au mi-
lieu de la poictrine; mais, rencontrant le froc hor-
rifique, rebouscha par le fer, comme si vous frappiez
d'une petite bougie contre une enclume. Adoncq
le moyne avec son baston de croix luy donna entre
col et collet sus l'os acromion si rudement qu'il
Festonna et feit perdre tout sens et movement, et
tomba es piedz du cheval.
Et, voyant l'estolle qu'il portoit en escharpe, dist
à Gargantua : « Ceulx-cy ne sont que prebstres, ce
n'est q'un commencement de moyne. Par sainct
■
GARGANTUA l63
Jean, je suis moyne parfait, je vous en tueraj
comme de mousches. » Puis le grand gualot courut
après tant qu'il atrapa les derniers, et les abbastoit
comme seille, frappant à tors et à travers.
Gymnaste interrogua sus l'heure Gargantua s'ilz
les debvoient poursuivre. A quoy dist Gargantua :
• a Nullement, car selon vraye discipline militaire,
jamais ne fault mettre son ennemy en lieu de de-
sespoir, parce que telle nécessité luy multiplie sa
force et accroist le couraige, qui ja estoit deject
et failly; et n'y a meilleur remède de salut à gens
estommiz et recreuz que de ne espérer salut aulcun.
Quantes victoires ont esté tollues des mains des
vaincqueurs par les vaincus, quand ilz ne se sont
contentez de raison, mais ont attempté du tout
mettre à internition et destruire totallement leurs
ennemys, sans en vouloir laisser un seul pour en
porter les nouvelles! Ouvrez tousjours à voz enne-
Biys toutes les portes et chemins, et plustost leurs
faictes un pont d'argent affin de les renvoyer. —
Voyre, mais, dist Gymnaste, ilz ont le moyne. —
Ont ilz, dist Gargantua, le moyne ? Sus mon hon-
neur, que ce sera à leur dommaîge. Mais, affin de
survenir à tous azars, ne nous retirons pas encores,
attendons icy en silence, car je pense ja assez con-
gnoistre l'engin de noz ennemys: ilz se guident
par sort, non par conseil. »
Iceulx ainsi attendens soubz les noiers, ce pen-
sent le moyne poursuyvoit, chocquant tous ceulx
164 LIVRE I, CHAPITRE XLIII
qu'il rencontroit, sans de nuUy avoir mercj, jusque
à ce qu'il rencontra un chevalier qui portoit en
crope un des pauvres pèlerins. Et là, le voulent
mettre à sac, s'escria le pèlerin : « Ha I Monsieur
le priour, mon amy, Monsieur le priour, sauvez
moy, je vous en prie. » Laquelle parolle entendue,
se retournèrent arrière les ennemys, et voyans que
là n'estoit que le moy ne, qui faisoit cest esclandre,
le chargèrent de coups comme on faict un asne de
boys ; mais de tout rien ne sentoit , mesmement
quand ilz frapoient sus son froc, tant il avoit la
peau dure. Puis le baillèrent à guarder à deux ar-
chiers, et, tournans bride, ne veirent personne
contre eulx, dont extimerent que Gargantua estoit
fuy avecques sa bande.
Adoncques coururent vers les Noyrettes tant
roiddement qu'ilz peurent pour les rencontrer, et
laissèrent là le moyne seul avecques deux archiers
de guarde. Gargantua entendit le bruit et hennis-
sement des chevaulx, et dist à ses gens : « Com-
paignons, j'entends le trac de noz ennemys, et ja
apperçoy aulcuns d'iceulx qui viennent contre nous
à la foulle. Serrons nous icy, et tenons le chemin
en bon ranc. Par ce moyen nous les pourrons recep-
voir à leur perte et à nostre honneur. »
GARGANTUA l6S
CHAPITRE XLIV
Comment le moyne se desfist de ses guardes, et com-
ment l'escarmouche de Picrochole feut deffaicte.
E moyne, les voyant ainsi départir en
desordre, conjectura qu'ilz alloient
charger sus Gargantua et ses gens, et
se contristoit merveilleusement de ce
qu'il ne les pouvoit secourir ; puis advisa la conte-
nence de ses deux archiers de guarde, lesquelz
eussent voluntiers couru après la troupe pour y bu-
tiner quelque chose, et tous] ours regardoient vers
la vallée en laquelle ilz descendoient. Dadvantaige
syllogisoit, disant : « Ces gens icy sont bien mal
exercez en faictz d^armes, car oncques ne me ont
demandé ma foy et ne me ont ousté mon braque-
mart. »
Soubdain après tyra son dict braquemart, et en
ferut l'archier qui le tenoit à dextre, luy coupant
entièrement les venes jugulaires et artères spagitides
du col, avecques le guarguareon, jusques es deux
adenes, et, retirant le coup, luy entreouvrit la
mouelle spinale entre la seconde et tierce vertèbre.
Là tomba l'archier tout mort. Et le moyne, détour-
nant son cheval à gauche, courut sus i'aultre, lequel,
voyant son compaignon mort et le moyne adven-
taigé sus soy, cryoit à haulte voix : « Ha ! Monsieur
le priour, je me rendz ; Monsieur le priour, mon
l66 LIVRE I, CHAPITRE XLIV
bon amy. Monsieur le priour 1 » Et le moyne crjoit
de mesmes : « Monsieur le posteriour, mon amy.
Monsieur le posteriour, vous aurez sus voz poste-
res. — Ha ! disoit l'archier, Monsieur le priour,
mon mignon, Monsieur le priour, que Dieu vous
face abbé ! — Par Thabit, disoit le moyne, que je
porte, je vous feray icy cardinal. Rensonnez vous
les gens de religion ? Vous aurez ung chapeau rouge
à ceste heure de ma main. » £t l'archier cryoit :
« Monsieur le priour. Monsieur le priour. Monsieur
l'abbé futeur. Monsieur le cardinal, Monsieur le
tout I Ha ! ha I hes ! non. Monsieur le priour,
mon bon petit seigneur le priour, je me rends
à vous. — Et je te rends, dist le moyne, à tous
les diables. »
Lors d'un coup luy tranchit la teste, luy coupant
le test sus les os petrux, et enlevant les deux os
bregmatis et la commissure sagittale avecques grande
partie de l'os coronal, ce que faisant, luy tranchit
les deux méninges, et ouvrit profondement les
deux postérieurs ventricules du cerveau ; et demoura
le craine pendent sus les espaules à la peau du péri-
crâne par derrière, en forme d'un bonnet doctoral
noir par dessus, rouge par dedans. Ainsi tomba
roidde mort en terre.
Ce faict, le moyne donne des espérons à son
cheval et poursuyt la voye que tenoient les enne-
mys, lesquelz avoient rencontré Gargantua et ses
compaignons au grand chemin; et tant estoient
GARGANTUA 167
diminuez au nombre, pour Tenorme meurtre que y
aYoit faict Gargantua avecques son grand arbre,
Gymnaste, Ponocrates, Eudemon etlesaultres, qu'ilz
commençoient soy retirer à diligence, tous effrayez
et perturbez de sens et entendement comme
s'ilz veissent la propre espèce et forme de mort
davant leurs yeulx.
Et, comme vous voyez un asne, quand il a au
cul un œstre Junonicque ou une mouche qui le
poinct, courir çà et là sans voye ny chemin, gettant
sa charge par terre, rompant son frein et renés,
sans aulcunement respirer ny prandre repos, et ne
sçayt on qui le meut, car l'on ne veoit rien qui le
touche, ainsi fuyoient ces gens de sens desprou-
veuz, sans sçavoir cause de fuyr ; tant seullement les
poursuit une terreur panice laquelle avoient conceue
en leurs âmes.
Voyant le moyne que toute leur pensée n'estoit
sinon à guaigner au pied, descend de son cheval et
monte sus une grosse roche qui estoitsus le chemin,
et avecques son grand braquemart frappoit sus ces
fuyards à grand tour de bras sans se faindre ny
espargner. Tant en tua et mist par terre que son
braquemart rompit en deux pièces. Adoncques
pensa en soy-mesmes que c'estoit assez massacré et
tué, et que le reste debvoit eschapper pour- en
porter les nouvelles. Pourtant saisit en son poing
une hasche de ceux qui la gisoient mors, et se
retourna derechief sus la roche, passant temps à
l68 LIVRE I, CHAPITRE XLIV
veoîr fouyr les ennexnjs et cuUebuter entre les corps
mors, excepté que à tous faisoit laisser leurs picques,
espées, lances et hacquebutes ; et ceulx qui portoient
les pèlerins liez, il les mettoit à pied et delivroit
leurs chevaulx ausdictz pèlerins, les retenent avec-
ques soy Torée de lahaje, et Toucquedillon, lequel
il retint prisonnier.
CHAPITRE LXV
Comment U moyne amena les pèlerins, et les bonnes
parolles que leur dist Grandgousier.
ESTE escarmouche parachevée, se re-
tyra Gargantua avecques ses gens,
excepté le moyne, et sus la poincte du
•^-s^c^E=:^?^jour se rendirent à Grandgousier, le-
quel en son lict prioit Dieu pour leur salut et vic-
toire. Et, les voyant tous saulfz et entiers, les em-
brassa de bon amour, et demanda nouvelles du
moyne. Mais Gargantua luy respondit que sans
doubte leurs ennemys avoient le moyne. « Hz au-
ront, dist Grandgousier, doncques maie encon-
tre. » Ce que avoit esté bien vray. Pour tant en-
cores est le proverbe en usaige, de bailler le moyne
à quelcun,
Adoncques commenda qu'on aprestast tresbien à
desjeuner pour les refraischir. Le tout apresté, l'on
appella Gargantua ; mais tant luy grevoit de ce que
GARGANTUA 169
le moyne ne coxnparoit aulcunement qu'il ne voih
loit ny boyre ny manger. Tout soubdain le moyne
arrive, et, dés la porte de la basse court, s'escria :
« Vin frays, vin frays. Gymnaste mon amy. »
Gymnaste sortit et veit que c'estoit frère Jean, qui
amenoit cinq pèlerins, et Toucquedillon prisonnier.
Dont Gargantua sortit au davant, et luy feirent le
meilleur recueil que peurent, et le menèrent davant
Grandgousier , lequel l'interrogea de toute son
adventure. Le moyne luy disoit tout : et comment
on l'avoit prins, et comment il s'estoit deffaict des
archiers, et la boucherie qu'il avoit faict par le che-
min, et comment il avoit recouvert les pèlerins et
amené le capitaine Toucquedillon.
Puis se mirent à bancqueter joyeusement tous
ensemble. Ce pendent Grandgousier interrogeoit
les pèlerins de quel pays ilz estoient, dont ilz ve-
noient et où ilz alloient. Lasd'aller pour tous
respondit : « Seigneur, je suis de Sainct Genou en
Berry.
« Cestuy cy est de Palluau.
« Cestuy cy est de Onzay.
« Cestuy cy est de Argy.
« Et c'estuy cy est de Villebrenin. Nous venons
de Sainct Sébastian, prés de Nantes, et nous en
retournons par'noz petites journées. — Voire, mais,
dist Grandgousier, qu'alliez vous faire à Sainct Sé-
bastian ? — Nous allions, dist Lasd'aller, luy offrir
noz votes contre la peste.
aa
lyo LIVRE I, CHAPITRE XLV
— O, dist Grandgousier, pauvres gens, estimez
vous que la peste vienne de Sainct Sébastian ? —
Ouj vrayement, respondit Lasd'aller, nos prescheurs
noQi l'afferment.
^ — Ouy, dist Grandgousier, les faulx prophètes
vous annoncent ilz telz abuz ? Blasphèment ilz en
ceste façon les justes et sainctz de Dieu qu'ilz les
font semblables aux diables, qui ne font que mal entre
les humains, comme Homère escript que la peste
fut mise en l'oust des Gregoys par Apolo, et
comme les poètes faignent un grand tas deVejoves
et dieux malfaisans? Ainsi preschoit à Sinays un
caphart que
« Sainct Antoine mettoit le feu es jambes ;
« Sainct Eutrope faisoit les hydropiques ;
« Sainct Gildas les folz ;
« Sainct Genou les gouttes.
« Mais je le punizen tel exemple, quoy qu'il me
appellast hérétique, que depuis ce temps caphart
quiconques n'est auzé entrer en mes terres. Et
m'esbahys si vostre roy les laisse prescher par son
royaulme telz scandales. Car plus sont à punir que
ceulx qui par art m^gicque ou aultre engin
auroient mis la peste par le pays. La peste ne
tue que le corps, mais telz imposteurs empoisonnent
les âmes. »
Luy disans ces parolles, entra le moyne tout déli-
béré, et leurs demanda: « Dont estes vous, tous
aultres pauvres hayres ? — ; De Sainct Genou, dirent
GARGANTUA 17I
ilz. — Et comment, dist le mojne, se porte l'abbé
Tranchelion, le bon beuveur? £t les mojnes, quelle
chère font-ilz ? Le cor Dieu , ilz -biscotent voz
femmes ce pendent que estes en romivage. — Hin
hen ! dist Lasd'aller, je n'ay pas peur de la mienne,
car qui la verra de jour ne se rompera ja le col
pour Taller visiter la nuict. — C'est, dist le moyne,
bien rentré de picques! Elle pourroit estre aussi
layde que Proserpine, elle aura, par Dieu, la sac-
cade, puisqu'il y a moynes autour : car un bon ou-
vrier mect indifferentement toutes pièces en œuvre.
Que j'aye la veroUe en cas que ne les trouviez
engroissées à vostre retour, car seulement l'ombre
du clochier d'une abbaye est féconde.
— C'est, dist Gargantua, comme l'eau du Nil
en Egypte, si vous croyez Strabo et Pline, lib. vij,
chap. iij, advise que c'est de la miche, des habitz
et des corps. »
Lors dist Grandgousier : «Allez vous en, pauvres
gens, au nom de Dieu le créateur, lequel vous soit
en guide perpétuelle. Et dorenavent ne soyez
faciles à ces otieux et inutilles voyages. Entretenez
voz familles, travaillez chascun en sa vacation,
instniez voz enfans, et vivez comme vous enseigne
le bon apostre Sainct Paoul. Ce faisans, vous
aurez la garde de Dieu, des anges et des sainctz
avecques vous, et n*y aura peste ny mal qui vous
porte nuysance. »
Puis les mena Gargantua prendre leur réfection
lya LIVRE 1, CHAPITRE XLV
en La salle , mais les pèlerins ne faisoient que sous-
pirer, et dirent à Gargantua : « O que heureux est
le pays qui a pour seigneur un tel homme ! Nous
sommes plus édifiez et instniictz en ces propos qu'il
nous a tenu qu'en tous les sermons que jamais nous
f eurent preschez en nostre ville. — C'est, dist
Gargantua, ce que dict Platon, Lib. v. dt Kepnb,,
que lors les Republiques seroient heureuses quand
les rojs philosopheroient , ou les philosophes
regneroient. »
Puis leur feist emplir leurs bezaces de vivres,
leurs bouteilles de vin, et à chascun donna cheval
pour soy soulager au reste du chemin, et quelques
carolus pour vivre.
CHAPITRE XLVI
Comment GrandgousUr traicta humainement
Toucquedillon prisonnier,
, o u c Qu E D I L L o N fut présenté à Grand-
gousier et interrogé par icelluy sus
l'entreprinze et affaires de Picrochole,
quelle fin il pretendoit par ce tumul-
tuaire vacarme; A quoy respondit que sa fin et sa
destinée éstoit de conquester tout le pays, s'il po-
voit, pour l'injure faicte à ses fouaciers. ce C'est,
dist Grandgousier, trop entreprint : qui trop em-
brasse peu estrainct. Le temps n'est plus d'ainsi
GARGANTUA 178
conquester les royaulmes avecques dommaîge de
son prochain frère Christian ; ceste imitation des
anciens Hercules, Alexandres, Hannibals, Scipions,
Césars et aultres telz, est contraire à la profession
de l'Evangile, par lequel nous est commandé guar-
der, saulver, régir et administrer chascun ses pays
et terres, non hostilement envahir les aultres. Et
ce que les Sarazins et Barbares jadis appelloient
prouesses, maintenant nous appelions briguanderies
et meschansetez. Mieulx eust il faict soy contenir
en sa maison, royalement la gouvernant, que insul-
ter en la mienne, hostillement la pillant, car par
bien la gouverner l'eust augmentée, par me piller
sera destruict. Allez vous en au nom de Dieu,
,suyvez bonne entreprinse, remonstrez à vostre roy
les erreurs que congnoistrez, et jamais ne le con-
seillez ayant esgard à vostre profit particulier, car
avecques le commun est aussy le propre perdu.
Quand est de vostre ranczon, je vous la donne
entièrement, et veulx que vous soient rendues armes
et cheval. Ainsi fault il faire entre voisins et anciens
amys, veu que ceste nostre différence n'est poinct
guerre proprement, comme Platon, Lib, v. deKep.y
Vouloit estre non guerre nommée^ ains sédition,
quand les Grecz meuvoient armes les ungs contre
les aultres. Ce que, si par maie fortune advenoit, il
commande qu'on use de toute modestie. Si guerre
la nommez, elle n'est que superficiaire, elle n'entre
poinct au profond cabinet de noz cueurs , car nul
174 LIVRE I, CHAPITRE XLVI
de nous n'est oultraigé en son honneur, et n'est
question, en somme totale, que de rabiller quelque
faulte commise par nos gens, j'entends et vostres et
nostres. Laquelle, encores que congneussiez, vous
doibviez laisser couler oultre, car les personnages
querelans estoient plus à contempner que à ramen-
tevoir, mesmement leurs satisfaisant selon le grief,
comme je me suis offert. Dieu sera juste estimateur
de nostre différent, lequel je supplye plus tost par
mort me toUir de ceste vie et mes biens dépérir
davant mes yeulx que par moy ny les miens en
rien soit offensé. »
Ces parolles achevées, appella le moyne, et
davant tous luy demanda : « Frère Jean^ mon bon
amy, estez vous qui avez prins le capitaine Touc-
quedillon icy présent? — Syre, dist le moyne, il
est présent, il a eage et discrétion : j'ayroe mieulx
que le sachez par sa confession que par ma paroUe. »
Adoncques dist Toucquedillon : « Seigneur, c'est
luy véritablement qui m'a prins, et je me rends son
prisonnier franchement. — L'avez-vous, dist Grand-
gousier au moyne, mis à rançon? — Non, dist le
moyne. De cela je ne me soucie. — Combien, dist
Grandgousier, vouldriez vous de sa prinse ? — Rien,
rien, dist le moyne ; cela ne me mené pas. »
Lors commenda Grandgousier que, présent Touc-
quedillon, feussent contez au moyne soixante et
deux mille saluz pour celle prinse. Ce que feut faict
ce pendent qu'on feist la collation au dict Toucque-
GARGANTUA 1^5
dilloD, auquel demanda Grandgousier s'il vouloit
demourer avecques luy, ou si mieulx aymoit retour-
ner à son roy. Toucquedillon respondit qu'il tien-
droit le party lequel il luy conseilleroit. « Doncques,
dist Grandgousier, retournez à vostre roy, et Dieu
soit avecques vous ! » Puis luy donna une belle
espée de Vienne, avecques le fourreau d*or faict à
belles vignettes d'orfeverie, et un collier d'or pesant
sept ceo^ deux mille marcz, garny de fines pierre-
ries, à l'estimation de cent soixante mille ducatz,
et dix mille escuz par présent honorable.
Après ces propos monta Toucquedillon sus son
cheval. Gargantua, pour sa seureté, luy bailla trente
hommes d'armes et six vingtz archiers soubz la
conduite de Gymnaste, pour le mener jusques es
portes de la Roche-Glermaud, si besoing estoit.
Icelluy départi, le moyne rendit à Grandgousier les
soixante et deux mille salutz qu'il avoit repceu,
disant : « Syre, ce n'est ores que vous doibvez faire
telz dons. Attendez la fin de ceste guerre, car l'on
ne sçait quelz affaires pourroient survenir ; et guerre
faicte sans bonne provisition d'argent n'a q'un sous-
pirail de vigueur. Les nerfz des batailles sont les
pecunes. — Doncques, dist Grandgousier, à la
fin je vous contenteray par honneste recompense,
et tous ceulx qui me auront bien servy. »
1^6 LIVRE I, CHAPITRE XLVII
CHAPITRE XLVII
Comment Grandgousur manda quérir ses légions, et
comment Toucquedillon tua Hastiveau, puis fut
tué par le commandement de Picrochole.
N ces mesmes jours, ceuix de Bessé,
du Marché Vieulx, du bourg Sainct
Jacques du Trainneau, de Parillé, de
Rivière, des Roches-Sainct-Paoul, du
Vaubreton, de Pautillé, du Brehemont, du pont de
Clam, de Cravant, de Grandmont, des Bourdes,
de la Ville-au-Mere, de Huymes, de Segré, de
Hussé, de Sainct-Louant, de Panzoust, des Col-
dreaulx, de Verrou, de Coulaines, de Chose, de
Varenes, de Bourgueil, de l'Isle-Boucard , du
CrouUay, de Narsay, de Candé, de Montsoreau et
aultres lieux confines, envoierent devers Grandgou-
sier ambassades pour luy dire qu'ilz estoient adver-
tis des tordz que luy faisoit Picrochole, et, pour
leur ancienne confédération, ilz luy offroient tout
leur povoir tant de gens que d'argent et aultres
munitions de guerre.
L'argent de tous montoit, par les pactes qu'ilz
luy envoyoient, six vingt quatorze millions deux
escuz et demi d'or. Les gens estoient quinze mille
hommes d'armes, trente et deux mille chevaux le-
giers, quatre vingtz neuf mille harquebousiers, cent
quarante mille adventuriers, unze mille deux cens
GARGANTUA I77
canons, doubles canons, basilicz et spiroles ; pion-^
niers, quarante-sept mille : le tout souldoyé et
avi taillé pour six moys et quatre jours. Lequel offre
Gargantua ne refusa ny accepta du tout, mais, gran-
dement les remerciant, dist qu'il composeroit ceste
guerre par tel engin . que besoing ne seroit tant
empescher de gens de bien.
Seulement envoya qui ameneroit en ordre les
légions lesquelles entretenoit ordinairement en ses
places de la Deviniere, de Chaviny, de Gravot et
Quinquenays, montant en nombre deux mille cinq
cens hommes d'armes, soixante et six mille hommes
de pied, vingt et six mille arquebuziers, deux cens
grosses pièces d'artillerye, vingt et deux mille pion-
niers, et six mille chevaulx legiers, tous par bandes,
tant bien assorties de leurs thesauriers, de vivan-
diers, de mareschaulx, de armuriers et aultres gens
nécessaires au trac de bataille, tant bien instruictz
en art militaire, tant bien armez, tant bien recon-
gnoissans et suivans leurs enseignes, tant soubdains
à entendre et obéir à leurs capitaines, tant expédiez
à courir, tant fors à chocquer, tant prudens à l'ad-
venture, que mieulx ressembloient une harmonie
d'orgues et concordante d'horologe q'une armée
ou gensdarmerie.
ToucquedilloI^, arrivé, se présenta à Picrochole,
et luy compta au long ce qu'il avoit etfaict et veu.
A la fin conseilloit par fortes paroUes qu'on feist
apoinctement avecques Grandgouzier , lequel il
Rabelais. J, 2I
IjS LIVRE I, CHAPITRE XLVII
avoit esprouvé le plus homme de bien du monde,
adjoustant que ce n'es toit nj preu ny raison moles-
ter ainsi ses voisins, desquelz jamais n'avoient eu
que tout bien; et, au reguard du principal, que
jamais ne sortiroient de ceste entreprinse que à
leur grand dommaige et malheur, car la puissance
de Picrochole n'estoit telle que aisément ne les
peust Grandgousier mettre à sac. Il n'eust achevé
ceste parolle que Hastiveau dist tout hault : « Bien
malheureux est le prince qui est de telz gens servj,
qui tant facilement sont corrompuz comme je con-
gnojs Toucquedillon ! Car je voy son couraige
tant changé que voluntiers se feust adjoinct à noz
ennemys pour contre nous batailler et nous trahir,
s'ilz l'eussent voulu retenir; mais, comme vertus est
de tous, tant amys que ennemys, louée et estimée,
aussi meschanceté est tost congneue et suspecte.
Et posé que d'icelle les ennemys se servent à leur
profit, si ont ilz tousjours les meschans et traistres
en abhomination. »
A ces parolles, Toucquedillon, impatient, tyra
son espée et en transperça Hastiveau un peu au
dessus de la màmmelle guauche, dont mourut incon-
tinent. Et, tyrant son coup du corps, dist franche-
ment: « Ainsi périsse qui feaulx serviteurs blas*
mera! » Picrochole soubdain entra en fureur, et,
voyant l'espée et fourreau tant diapré, dist: « Te
avoit on donné ce baston pour en ma présence tuer
malignement mon tant bon amy Hastiveau? »
GARGANTUA I79
Lors commenda à ses archiers qu'ilz le meissent
en pièces, ce que feut faict sus l'heure tant cruel-
lement que la chambre estoit toute pavée de sang;
puis feist honorablement inhumer le corps de Has-
tiveau, et celluj de Toucquedillon getter par sus
les murailles en la vallée. Les nouvelles de ces oui-
traiges feurent sceues par toute Tarmée, dont plu-
sieurs commencèrent murmurer contre Picrochole ,
tant que Grippeminault luy dist : « Seigneur, je ne
sçay quelle yssue sera de ceste entreprinse. Je voj
voz gens peu confermés en leurs couraiges. Hz
considèrent que sommes icj mal pourveuz de vi-
vres^ et ja beaucoup diminuez en nombre par deux
ou trojs yssues. Davantaige, il vient grand renfort
de gens à voz ennemys. Si nous sommes assiégez
une foys, je ne voy poinct comment ce ne soit à
nostre ruyne totale. — Bren, bren ! dist Picrochole ;
vous semblez les anguillez de Melun : vous criez
davant qu'on vous escorche. Laissés les seulement
venir. »
l8o LIVRE I, CHAPITRE XLYIII
CHAPITRE XLVIII
Comment Gargantua assaillit Picrochole dedans là
Koche-Clermaud, et defist l'armée dudict Picro^
choie.
ARGANTUA eut la charge totale de l'ar-
mée ; son père demoura en son fort ,
et, leur donnant couraigé par bonnes
parolles, promist grandz dons à ceulx
qui feroient quelques prouesses. Puis guaignerent
le gué de Vede, et par basteaulx et pons legiere-
ment faictz passèrent oultre d'une traicte. Puis,
considérant l'assiette de la ville, que estoit en lieu
hault et adventageux, délibéra celle nuyct sus ce
qu'estoit de faire. Mais Gymnaste luy dist : a Sei-
gneur, telle est la nature et complexion des Fran-
çoys que ilz ne valent que à la première poincte.
Lors ilz sont pires que diables ; mais, s'ilz séjour-
nent, ilz sont moins que femmes. Je suis d'advis
que à l'heure présente, après que voz gens auront
quelque peu respiré et repeu, faciez donner l'as-
sault. » L'advis feut trouvé bon. Adoncques pro-
duict toute son armée en plain camp, mettant les
subsides du cousté de la montée. Le moyne print
avecques luy six enseignes de gens de pied et deux
cens hommes d'armes, et en grande diligence tra-
versa les marays, et gangna au dessus le Puy jus-
ques au grand chemin de Loudun.
GARGANTUA l8l
Ce pendent Tassauit continuoit; les gens de Pi-
crochole ne sçavoient si ie meilleur estoit sortir
hors et les recepvoir, ou bien guarder la ville sans
bouger. Mais furieusement sortit avecques quelque
bande d'hommes d'armes de sa maison, et là feut
receu et festoyé à grandz coups de canon qui gre&-
loient devers les coustaux, dont les Gargantuistes
se retirèrent au val pour mieulx donner lieu à Tartil-
lerye. Ceulx de la ville defendoient le mieubc que
povoient, mais les traictz passoient oultre par
dessus sans nul ferir. Aulcuns de la bande, saulvez
de Tartillerje, donnèrent fièrement sus nos gens,
mais peu profitèrent, car tous feurent repceuz en-
tre les ordres, et là ruez par terre. Ce que voyans,
se vouloient retirer ; mais ce pendent le moyne
avoit occupé le passaige, parquoy se mirent en
fuyte sans ordre ny maintien. Aulcuns vouloient
leur donner la chasse, mais le moyne les retint, crai-
gnant que suyvans les fuyans perdissent leurs rancz,
et que sus ce poinct ceulx de la ville chargeassent
sus eulx.
Puis, attendant quelque espace et nul ne com-
parant à rencontre, envoya le duc Phrontiste pour
admonester Gargantua à ce qu'il avanceast pour
gaigner le Cousteau à la gauche, pour empescher là
retraicte de Picrochole par celle porte. Ce que feist
Gargantua en toute diligence, et y envoya quatre
légions de la compaignie de Sebaste ; mais si tost
ne peurent gaigner le hault qu'ilz ne rencontrassent
l82 LIVRE I, CHAPITRE XLVIII
en barbe Picrochole et ceubc qui avecqaes iuy
s'estoient espars*. Lors chargèrent sus foiddement,
toutesfoys grandement feurent endommaigez par
ceuix qui estoient sus les murs, en coupz de traict
et artillerye. Quoy voyant Gargantua, en grande
puissance alla les secourir, et commença son artil*
lerie à hurter sus ce quartier de murailles, tant que
toute la force de la ville y feut revocquée. Le
moyne, voyant celluy cousté lequel il tenoit assiégé
dénué de gens et guardes, magnanimement tyra
vers le fort, et tant feist qu'il monta sus Iuy, et
aulcuns de ses gens, pensant que plus de craincte
et de frayeur donnent ceulx qui surviennent à un
conflict que ceulx qui lors à leur force combattent.
Toutesfoys ne feist oncques efProy jusques à ce que
tous les siens eussent guaigné la muraille, excepté
les deux cens hommes d'armes qu'il laissa hors pour
les bazars. Puis s^escria horriblement, et les siens
ensemble, et sans resistence tuèrent les gardes d'i-
celle porte, et la ouvrirent es hommes d'armes, et
en toute fiereté coururent ensemble vers la porte
de l'orient, où estoit le desarroy, et par derrière
renversèrent toute leur force.
Voyans, les assiégez, de tous coustez les Gargan-
tuistes avoir gaigné la ville, se rendirent au moyne
à mercy. Le moyne leurs feist rendre les basions
et armes, et tous retirer et reserrer par les églises,
saisissant tous les bastons des croix et commettant
gens es portes pour les garder de yssir ; puis, ou-
GARGANTUA l83
vrant celle porte orientale, sortit au secours de
Gargantua. Mais Picrochole pensoit que le secours
luy venoit de la ville , et par oultrecuidance se ba-
zarda plus que devant, jusques à ce que Gargantua
s'escrya : « Frère Jean, mon amj, frère Jean, en
bonne heure soyez venu ! » Adoncques, congnois-
sant Picrochole et ses gens que tout estoit déses-
péré, prindrent la fuyte en tous endroictz. Gar-
gantua les poursuyvit jusques prés Vaugaudrj,
tuant et massacrant, puis sonna la retraicte.
CHAPITRE XLIX
Comment Picrochole, fuiant, feut surprins de maies
fortunes, et ce que feit Gargantua après la ha--
taille,
ICROÇHOLE, ainsi désespéré, s'en fuyt
vers l'Isle Bouchart, et au chemin de
Rivière son cheval bruncha par terre,
à quoy tant feut indigné que de son
espée le tua en sa choie ; puis, ne trouvant per-
sonne qui le remontast, voulut prendre un asne du
moulin qui là auprès estoit, mais les meusniers le
meurtrirent tout de coups et le destrousserent de
ses habillemens, et luy baillèrent pour soy couvrir
une meschante sequenye. Ainsi s'en alla le pauvre
cholérique ; puis, passant l'eau au Port Huaux et
racontant ses maies fortunes, feut advisé par une
184 LIVRE I, CHAPITRE XLIX
vieille Lourpidon que son royaulme luj seroit rendu
à la venue des Cocquecigrues. Depuis ne sçait-on
qu?il est devenu. Toutesfojs l'on m'a dict qu'il est
de présent pauvre gaignedenier à Lyon, cholefe
comme davant, et tousjours se guemente à tous es>
trangiers de la venue des Cocquecigrues, espérant
certainement, scelon la prophétie de la vieille, estre
à leur venue réintégré à son royaulme.
Après leur retraicte, Gargantua premièrement
recensa les gens, et trouva que peu d'iceulx estoient
peryz en la bataille, sçavoir est quelques gens de
pied de la bande du capitaine Tolmere, et Pono-
crates, qui avoit un coup de harquebouze en son
pourpoinct. Puis les feist refraischir chascun par sa
bande, et commanda es thesauriers que ce repas
leur feust défrayé et payé, et que l'on ne feist oul-
trage quelconques en la ville, veu qu'elle estoit
sienne, et après leur repas ilz comparussent en la
place davant le chasteau, et la seroient payez pour
six mois, ce que feut faict. Puis feist convenir davant
soy en ladicte place tous ceulx qui là restoient de
la part de Picrochole, esquelz, presens tous ses
princes et capitaines, parla comme s'ensuit :
GARGANTUA l85
CHAPITRE L
La Contion que feist Gargantua es vaincus.
os pères, ayeulx et ancestres, de toute
memoyre, ont esté de ce sens et de ceste
nature, que des batailles par eulx con-
sommées ont pour signe mémorial des
triumphes et victoires plus voluntiers érigé trophées et
monumens es cueurs des vaincuz par grâce que es
terres par eulx conquestées par architecture, car plus
tstimoient la vive souvenance des humains acquise par
libéralité que la mute inscription des arcs, colom-
nés et pyramides, subjecte es calamitez de l'air et envie
d'un chascun. Souvenir assez vous peut de la man^-
suetude dont Hz usèrent envers les Bretons à la jour-
née de Sainct-Aubin du Cormier et à la démolition
de Parthenay. Vous avez entendu, et entendent ad-
mirez le bon traictement qu'ilz feirent es barbares de
Spagnola, qui avoient pillé, depopulé et saccaigé les
fins maritimes de Olone et Thalmondoys.
Tout ce ciel a esté remply des louanges et gratula-
tions que vous-mesmes et vos pères feistes lors que
Alpharbal, roy de Canarre, non assovy de ses for-
tunes , envahyt furieusement le pays de Onys, exer-
cent la piraticque en toutes les isles armoricques et ré-
gions confines. Il feut en juste bataille navale prins
€t vaincu de mon père, auquel Dieu soit garde et
protecteur. Mais quoy ? au cas que les aultres roys et
«4
l86 LIVRE I, CHAPITRE L
empereurs, voire qui se font nommer catholicques ,
Veussent misérablement traicté, durement emprisonné
et rançonné extrêmement, il le traicta courtoisement,
amiablement, le logea avecques soy en son palays,
et par incroyable debonnaireté le renvoya en saufcon-
duyt chargé de dons, chargé de grâces, chargé dt
toutes offices d'amytié. Qii'm est-il advenu ? Luy,
retourné en ses terres, feist assembler tous les princes
et Estatz de son royaulme, leurs exposa l'humanité
qu'il avoit en nous cogneu, et les pria sur ce délibérer
en façon que le monde y eust exemple, comme avoit
ja en nous de gracieuseté honeste, aussi en eulx de
honesteté gracieuse. La feut décrété par consentement
unanime que l'on offreroit entièrement leurs terres,
dommaines et royaulme, à en faire selon nostre ar^
bitre.
Alpharbal, en propre personne, soubdain retourna
avecques neuf mille trente et huyt grandes naufz one-
raires, menant non seulement les thesors de sa mai-
son et lignée royalle, mais presque 'de tout le pays:
car, soy embarquant pour faire voille au vent vesten
nord-est, chascun à la foulle gettoit dedans icelUs
or, argent, bagues, joyaulx, espiceries, drogues et
odeurs aromaticques, papegays, pélicans, guenons,
civettes, genettes, porcz-espicz, Poinct n*estoit filz de
bonne mère réputé qui dedans ne gettast ce que avoit
de singulier.
Arrivé que feut, vouloit baiser lespiedz de mondict
père; le faict feut estimé indigne et ne feut toléré,
GARGANTUA îSy
ains fut embrassé socialement. Offrit ses presens; Hz
ne f eurent receupz par trop estre excessif z; se donna
mancipe et serf volontaire, soy et sa postérité; ce ne
feut accepté par ne sembler équitable ; céda par le
décret des Estatz ses terres et royaulme, offrant la
» transaction et transport signé, scellé et ratifié de tous
ceubc qui faire le debvoient : ce fut totalement refusé,
et les contractz gettés au feu,
La fin feut que mon dict père commença lamenter
de pitié et pleurer copieusement, considérant le franc
vouloir et simplicité des Canarriens, et par motz ex-
quis et sentences congrues diminuoit le bon tour qu'il
leur avoit faict, disant ne leur avoir faict bien qui
feut à l'estimation d'un bouton, et, si rien d'honnes-
teié leur avoit monstre, il estoit tenu de ce faire. Mais
tant plus l'augmentoit Alpharbal. Quelle feut l'yssuei
En lieu que pour sa rançon y prinze à toute extrémité,
eussions peu tyrannicquement exiger vingt foys cent
mille escutz, et retenir pour houstaigers ses enfans
aisnez, Hz se sont faictz tributaires perpetuelz, et
obligez nous bailler par chascun an deux millions d'or
affiné à vingt quatre karatz. Hz nous feurent Vannée
première icy payez; la seconde, de franc vouloir, en
payèrent vingt trois cens mille escuz; la tierce vingt
six cens mille, la quarte troys millions, et tant tous-
jours croissent de leur bon gré que serons contrainctz
leurs inhiber de rien plus nous apporter. Cest la na-
ture de gratuité, car le temps, qui toutes choses ronge
et diminue, augmente et accroist les biensfaicts, parce
l88 LIVRE I, CHAPITRE L
qu'un bon tour libéralement faict à homme de
raison croist continuement par noble pensée et re-
membrance. Ne voulant doncques aulcunement dégé-
nérer de la debonnaireté héréditaire de mes parens,
maintenant je vous absoulz et délivre, et vous rends
francs et libères comme par avant.
D'abondant, serez à l^yssue des portes payez chas-
cun pour troys moys, pour vous pouvoir retirer en
voz maisons et familles, et vous conduiront en saul-
veté six cens hommes d* armes et huyct mille hommes
de pié, soubz la conduicte de mon escuyer Alexandre,
affin que par les paysans ne soyez oultragez. Dieu
soit avecques vous !
Je regrette de tout mon cueur que n'est icy Picro-
choie, car je luy eusse donné à entendre que sans
mon vouloir, sans espoir de accroistre ny mon bien
ny mon nom, estoit faicte ceste guerre. Mais, puis
qu*it est esperduy et ne sçait on où, ny comment est
esvanoui, je veulx que son royaulme demeure entier à
son filz, lequel, par ce qu*est par trop bas d*eage,
car il n'a encores cinq ans accompliz, sera gouverné
et instruict par les anciens princes et gens sçavans du
royaulme. Et par autant q'un royaulme ainsi désolé
seroit facilement ruiné si on ne refrenoit la convoytise
et avarice des administrateurs d'icelluy, je ordonne et
veulx que Ponocrates soit sus tous ses gouverneurs en-
tendant, avecques auctorité à ce requise, et assidu
avecques Venfant jusques à ce qu'il le congnoistra
idoine de povoir par soy régir et régner.
GARGANTUA 1 89
Je considère que facilité trop énervée et dissolue de
pardonner es malfaisans leur est occasion de plus le-
gierement derechief mal faire par ceste pernicieuse
confiance de grâce. Je considère que Moyse, le plus
doulx homme qui de son temps feust sus la terre, ai-
grement punissoit les mutins et séditieux on peuple de
Israël, Je considère que Jules César, empereur tant
débonnaire que de luy dict Ciceron que sa fortune
rien plus souverain n'avoit, sinon qu'il pouvoit, et sa
vertus meilleur n'avoit, sinon qu'il vouloit tousjours
sauver et pardonner à un chascun, icelluy toutes foys,
ce non obstant, en certains endroictz punit rigoureu-
sement les aucteurs de rébellion,
A ces exemples je veubc que me livrez avant le dé-
partir: premièrement, ce beau Marquet, qui a esté
source et cause première de ceste guerre par sa vaine
oultrecuidance ; secondement y ses compaignons foua-
ciers, qui feurent negligens de corriger sa teste folle
sus l'instant; et finablement tous les conseilliers, capi-
tainesy officiers et domestiques de Picrochole lesqueh
le auroient incité, loué ou conseillé de sortir ses li-
mites pour ainsi nous inquiéter, »
IÇO LIVRE I, CHAPITRE LI
CHAPITRE LI
Comment les videurs Gargantuistes feurent récom-
pensez après la bataille.
ESTE concion faicte par Gargantua,
feurent livrez les séditieux par luj re-
quis, exceptez Spadassin, Merdaille et
Menuail, lesquelz ettoient fujz six
heures davant la bataille, l'un jusques au col de
Laignel d'une traie te, Taultre jusque au val de
Vyre, Taultre jusques à Logroine, sans derrière soj
reguarder ny prandre alaine par chemin, et deux
fouaciers, lesquelz périrent en la journée. Aultre
mal ne leurs feist Gargantua, sinon qu'il les or-
donna pour tirer les presses à son imprimerie, la-
quelle il avoit nouvellement instituée.
Puis ceulx qui là estoient mors il feist honorable-
ment inhumer en la vallée des Noirettes et au
camp de Bruslevieille. Les navrés il feist panser et
traicter en son grand Nosocome. Après advisa es
dommaiges faictz en la ville et habitans, et les
feist rembourcer de tous leurs interestz à leur con-
fession et serment, et y feist bastir un fort chas-
teau, j commettant gens et guet pour à l'advenir
mieulx soy défendre contre les soubdaines es-
meutes.
Au départir, remercia gratieusement tous les
soubdars de ses légions qui avoient esté à ceste de-
GARGANTUA 191
faicte, et les renvoya hyverner en leurs stations et
guamison, exceptez aulcuns de la légion decumane,
lesquelz il avoit veu en la journée faire quelques
prouesses, et les capitaines des bandes, lesquelz il
amena avecques soy devers Grandgousier. A la
veue et venue d'iceulx, le bon homme feut tant
joyeux que possible ne seroit le descripre. Adonc
leurs feist un festin le plus magnificque, le plus
abundant et plus délicieux que feust veu depuis le
temps du roy Assuere. A l'issue de table, il dis-
tribua à chascun d'iceulx tout le parement de son
buffet, qui estoit au poys de dis huyt cent mille
quatorze bezans d'or en grands vases d'antique,
grands potz, grands bassins, grands tasses, couppes,
potetz, candélabres, calathes, nacelles, violiers,
drageouoîrs et aultre telle vaisselle toute d'or mas-
sif, oultre la pierrerie, esmail et ouvraige, qui, par
estime de tous, excedoit en pris la matière d'iceulx;
plus, leurs feist compter de ses coffres à chascun
douze cens mille escutz contens, et d'abundant à
chascun d'iceulx donna à perpétuité, excepté s'ilz
mouroient sans hoirs, ses chastfeaulx et terres voi-
zines, selon que plus leurs estoient commodes.
A Pondérâtes donna la Rocheclermaud, à Gym-
naste le Couldray, à Eudemon Montpensier, le
Rivau à Tolmere, à Ithybole Montsoreau, à Acu-
mas Candé, Varenes à Chironacte, Gravot à Sg-
baste, Quinquenais à Alexandre, Ligre à Sophroné,
et ainsi de ses aultres places.
192 LIVRE I, CHAPITRE LU
CHAPITRE LU
Comment Gargantua feist bastir pour U moyne
l'abbaye de Theleme,
ESTOiT seulement le mojne à pourvoir,
lequel Gargantua vouloit faire abbé
de Seuillé, mais il le refusa. Il luj
voulut donner Tabbaye de Bourgueil
ou de Sainct Florent, laquelle mieulx luj duiroit,
ou toutes deux s'il les prenoit à gré, mais le mojne
luy fist responce peremptoire que de mojne il ne
vouloit cbarge ny gouvernement : « Car comment,
disoit-il, pourroj je gouverner aultruj, qui moj
mesmes gouverner ne sçaurois? Si vous semblez
que je vous aye faict et que puisse à Tadvenir faire
service agréable, oultroyez-moy de fonder une ab-
baye à mon devis. »
La demande pleut à Gargantua, et offrit tout
son pays de Theleme j ouste la rivière de Loyre, à
deux lieues de la grande forest du Port-Huault,
et requîst à Gargantua qu'il instituast sa religion
au contraire de toutes aultres. a Premièrement
doncques, dist Gargantua, il n'y fauld.ra ja bastir
murailles au circuit, car toutes aultres abbayes sont
fièrement murées. — Voyre, dist le moyne, et non
sans cause, où mur y a et davant et derrière, y a
force murmur, envie et conspiration mutue. »
Davantaige, veu que en certains convents de ce
GARGANTUA 193
monde est en usance que, si femme aulcune y entre,
j'entends des preudes et pudicques, on nettoyé la
place par laquelle elles ont passé, feut ordonné que
si religieux ou religieuse y entroit par cas fortuit,
on nettoiroît curieusement tous les lieux par les-
queiz auroient passé. Et, parce que es religions de
ce monde tout est compassé, limité et réglé par
heures, feut décrété que là ne seroit horrologe ny
quadrant aulcun, mais selon les occasions et opor-
tunitez seroient toutes les œuvres dispensées : car,
disoit Gargantua, la plus vraye perte du temps
qu'il sceust estoit de compter les heures. Quel bien
en vient-il? Et la plus grande resverie du monde
estoit soy gouverner au son d'une cloche, et non
au dicté de bon sens et entendement. Item, parce
qu'en icelluy temps on ne mettoit en religion 'des
femmes sinon celles que estoient borgnes, boy-
teuses, bossues, laydes, defaictes, folles, insensées,
maleficiées et tarées, ny les hommes sinon catarrez,
mal nez, niays et empesché de maison...
« A propos, dist le moyne, une femme qui n'est
ny belle ny bonne à quoy vault toille ? — A met-
tre en religion, dist Gargantua. — Voyre, dist le
moyne, et à faire des chemises. »
Feut ordonné que là ne seroient repceues sinon
les belles, bien formées et bien naturées, et les
beaulx, bien formez et bien naturez. Item, parce
que es conventz des femmes ne entroient les hom-
mes si non à l'emblée et clandestinement, feut de-
Rabelais, I. 2 5
194 LIVRE I, CHAPITRE LU
creté que ja ne seroient là les femmes au cas que
n'y feussent les hommes, ny les hommes en cas que
n'y feussent les femmes. Item, parce que tant
hommes que femmes, une foys repceuez en reli-
gion, après l'an de probation, estoient forcez et
astrinctz y demeurer perpétuellement leur vie du-
rante, feust estably que tant hommes que femmes
là repceuz sortiroient quand bon leurs sembleroit
franchement et entièrement. Item, parce que ordi-
nairement les religieux faisoient troys veuz, sçavoir
est de chasteté, pauvreté et obédience, fut con-
stitué que là honorablement on peult estre marié,
que chascun feut riche et vesquist en liberté.
Au reguard de Teage légitime, les femmes y es-
toient repceues depuis dix jusques à quinze ans, les
hommes depuis douze jusques à dix et huict.
CHAPITRE LUI
Comment feut bastie et dotée V abbaye de
Thelemites.
ouR le bastiment et assortiment de
Tabbaye, Gargantua feist livrer de
content vingt et sept cent mille huyt
cent trente et un moutons à la grand
laine, et par chascun an, jusques à ce que le tout
feust parfaict, assigna sus la recepte de la Dive
seze cent soixante et neuf mille escuz au soleil, et
GARGANTUA 19)
aultant à Testoille poussiniere. Pour la fondation et
entretenement d'icelle donna à perpétuité vingt
trojs cent soixante-neuf mille cinq cens quatorze
nobles à la rose de rente foncière indemnez,
amortyz, et solvables par chascun an à la porte de
l'abbaye; et de ce leur passa belles lettres.
Le bastiment feut en figure exagone, en telle
façon que à chascun angle estoit bastie une grosse
tour ronde à la capacité de soixante pas en dia-
mètre, et estoient toutes pareilles en grosseur et
protraict. La rivière de Loyre decouUoit sus l'as-
pect de septentrion. Au pied d'icelle estoit une des
tours assise, nommée Artice, et, tirant vers l'orient,
estoit une aultre nommée Calaer, l'aultre ensuivant
Anatole, l'aultre après Mesembrine, l'aultre après
Hesperie, la dernière Cryere. Entre chascune tour
estoit espace de troys cent douze pas. Le tout
basty à six estages, comprenent les caves soubz
terre pour un. Le second estoit voulté à la forme
d'une anse de panier. Le reste estoit embrunché
de guy de Flandres à forme de culz de lampes, le
dessus couvert d'ardoize fine, avec l'endousseure
de plomb à figures de petits manequins et animaulx
bien assortiz et dorez, avec les goutieres que ys-
soient hors la muraille, entre les croyzées, pinctes
en figure diagonale de or et azur, jusques en terre,
où finissoient en grands eschenaulx qui tous con-
duisoient en la rivière par dessoubz le logis.
Ledict bastiment estoit cent foys plus magni-
196 LIVRE I, CHAPITRE LUI
ficque que n'est Bonivet, ne Chambourg, ne Chan-
tilly : car en îcelluy estoient neuf mille trojs cens
trente et deux chambres, chascune guarnie de arrière-
chambre, cabinet, guarderobbe, chapelle, et yssue
en une grande salle. Entre chascune tour, au my-
Heu dudict corps de logis, estoit une viz brizée
dedans icelluy mesme corps, de laquelle les mar-
ches estoient part de porphyre, part de pierre nu-
midicque, part de marbre serpentin, longues de
vingt deux piedz ; Tespesseur estoit de troys doigtz ;
Tassiete par nombre de douze entre chascun ré-
pons. En chascun repous estoient deux beaulx ar-
ceaulx d'antique par lesquelz estoit repceu la clarté,
et par îceulx on entroit en un cabinet faict à clere-
voys, de largeur de ladicte viz, et montoit jusques
au dessus la couverture, et là finoit en pavillon. Par
icelle viz on entroit de chascun cousté en une
grande salle, et des salles es chambres.
Depuis la tour Artice jusques à Cryere estoient
les belles grandes librairies en grec, latin, hebrieu,
françoys, tuscan et hespaignol, disparties par les
divers estaiges selon iceulx langaiges. Au mylieu
estoit une merveilleuse viz de laquelle l'entrée es-
toit par le dehors du logis en un arceau large de six
toizes. Icelle estoit faicte en telle symmetrie et ca-
pacité que six hommes d'armes, la lance sus la
cuisse, povoient de front ensemble monter jusques
au dessus de tout le bastiment. Depuis la tour Ana-
tole jusques à Mesembrine estoient belles grandes
GARGANTUA 197
galleries toutes pinctes des antiques prouesses, his-
toires et descriptions de la terre. Au milieu estoit
une pareille montée et porte comme avons dict du
cousté de la rivière. Sus icelle porte estoit escript
en grosses lettres antiques ce que s'ensuit.
CHAPITRE LIV
Inscription mise sus la grande porte de Theleme.
T n'entrez pas, hypocrites, bigotz,
Vieulx matagots, marmiteuz borsouflez^
Torcoulx, badauU, plasquen'estoient lesGotz
Ny OstrogotZj précurseurs des Magotz ;
Haires, cagotz, cafars empantouflez.
Gueux mitouflez, frapars escorniflez,
Befflez, enflez, fagoteurs de tabus.
Tirez ailleurs pour tendre vos abusl
Vos abus meschans
Rempliroient mes camps
* De mesclianceté.
Et par faulseté
Troubleroient mes chans
Vos abus meschans.
Cy n'entrez pas, maschefains practiciens,
Clersj basauchiens^ mangeurs du populaire,
Officiauix, scribes et pharisiens.
Juges, anciens, qui les bons parroiciens
Ainsi que chiens mettez au capulaire.
Vostre salaire est au patibulaire;
Allez y braire ; icy n*est faict excès
Dont en voz cours on deust mouvoir procès.
198 LIVRE I, CHAPITRE LIV
Procès et debatz
Peu font cy d'ebatz,
Où l'on vient s'esbatre,
A vous pour debatre,
Soyent en pleins cabatz
Procès et debatz.
Cy n'entrez pas, vous, usuriers chichars,
Briffaulx, leschars qui tousjours amassez,
Grippemînaulx, avalleurs de frimars.
Courbez, camars, qui en vos coquemars
De mille marcs ja n'auriez assez;
Poinct esguassez n'estes quand cabassez
Et entassez, poiltrons à chicheface.
La maie mort en ce pas vous deface !
Face non humaine
De telz gens qu'on maine
Raire ailleurs : céans
Ne seroit seans.
Vuidez ce dommaine.
Face non humaine.
Cy n'entrez pas, vous, rassotez mastins.
Soirs ny matins, vieux chagrins et jaloux ;
Ny vous aussi, séditieux, mutins, *
Larves, lutins, de dangier palatins^
Créez ou Latins, plus à craindre que loups ;
Ny vous^ gualous, verollez jusqu'à Tous :
Portez vos loups ailleurs paistre en bonheur,
Croustelevez remplis de deshonneur.
Honneur, los, deduict.
Céans est desduict
Par joyeux acords.
Tous sont sains au corps;
Par ce bien leur duict
Honneur, los, deduict.
GARGANTUA
Cy entrez, vous, et bien soyez venuz
Et parvenuz, tous nobles chevaliers ;
Cy est le lieu où sont les revenuz
Bien advenuz» afin que entretenuz.
Grands et menuz^ tous soyez à milliers.
Mes familliers serez et peculiers,
Frisques, gualliers, joyeux, plaisans, mignons,
En gênerai tous gentilz compaignons.
Compaignons gentilz,
Serains et subtilz.
Hors de vilité.
De civilité
Cy sont les oustilz,
Compaignons gentilz.
Cy entrez, vous qui le sainct Evangile
En sens agile annoncez, quoy qu'on gronde;
Céans aurez un refuge et bastille
Contre Thostile Erreur, qui tant postille
Par son faulz stile empoizonner le monde ;
Entrez, qu'on fonde icy la Foy profonde.
Puis qu'on confonde, et par voix et par roUe,
Les ennemys de la saîncte Parolle.
La Parolle saincte
Ja ne soit extaincte
En ce lieu tressainct;
Chascun en soit oeinct,
Chascune ay enceincte
La Parolle saincte.
Cy entrez, vous, dames de hault paraige;
En franc couraige entrez^y en bon heur.
Fleurs de beaulté à céleste vîsaige,
A droit corsaige, à maintien prude et saige;
En ce passaige est le séjour d'honneur.
Le hault seigneur qui du lieu feut donneur
99
LIVRE 1, CHAPITRE I
Or donDé par don.
Ordonne paidon
A cil qui le donne.
El ireibien guerdonns
Toui moricl prcud'hom
Ot donné par don.
CHAPITRE LV
Comment estait le manoir des Tbelemites.
V millieu de la basse court estoit une
fontaine magaifîcquedebdalabastre ;
au dessus les troys Grâces avecqucs
cornes d'abondance, et geitoient l'eau
par les mammelles, bouche, aureilles, yeulx et aul-
Le dedans du logis sus la dicte basse court ev-
toit sus gros pilliers de cassidoine et porphyre, h
beaulx ars d'antique, ai( dedans desquelz estoieot
belles gualeries longues et amples, aornées de pinc-
tures, de comes de cerfz, licornes, rhinocéros,
hippopotames, dens de elephans et aultres choses
spec tables.
Le logis des dames comprenoit depuis la tour
Artice jusques à la porte Mesembiine. Les hom-
mes occupoient le reste. Devant ledict logis des
GARGANTUA 20I
dames, affin qu'elles eussent Tesbatement , entre
les deux premières tours, au dehors , estoient les
lices, l'hippodrome, le théâtre et natatoires, avec-
ques les bains mirifiques à triple solier, bien gamiz
de tous aâsortemens et foyzon d'eau de myre.
Jouxte la rivière estoit le beau jardin de plai-
sance; au millieu d'icelluy le beau labirynte. Entre
les deux aultres tours estoient les jeux de paulme
et de grosse balle. Du costé de la tour Cryere es-
toit le vergier, plein de tous arbres fructiers, toutes
ordonnées en ordre quincunce. Au bout estoit le
rand parc, foizonnant en toute beste sauvagine.
Entre les tierces tours estoient les butes pour l'ar-
quebuse, l'arc et l'arbaleste ; les offices hors la tour
Hesperie, à simple estaige ; l'escurye au delà des
offices; la faulconnerie au davant d'icelles, gou-
vernée par asturciers bien expers en l'art, et estoit
annuellement fournie^ar les Candiens, Vénitiens et
Sarmates, de toutes sortes d'oiseaulx paragons,
aigles, gerfaulx, autours, sacres, laniers, faulcons,
esparviers, esmerillons et aultres, tant bien faictz
et domestisquez que, partans du chasteau pour
s'esbatre es champs, prenoient tout ce que rencon-
troient. La vénerie estoit un peu plus loing, tyran t
vers le parc.
Toutes les salles, chambres et cabinetz, estoient
tapissez en diverses sortes, selon les saisons de l'an-
née. Tout le pavé estoit couvert de drap verd. Les
lictz estoient de broderie. En chascune arrière
26
chambre estoit ud miroir de christallin enchâssé en
or fin, au tour garny de perles, et estoit de telle
grandeur qu'iL povoît véritablement représenter
toute la personne. A l'issue des salles du logis des
dames estoient les parfumeurs et testonneurs, par
les nains desquelz passoient les hommes quand ilz
visitoient les dames. Iceulx fournissoient pat chas-
cuD matin les chambres des dames d'eau rose, d'eau
de naphe, d'eau d'ange, et à chascune la précieuse
cassolletle vaporante de toutes drogues aromatiques.
CHAPITRE LVI
Comment estotettl ve$lu2. les rtligitux et rtligituses
de ThtUme.
ES dames, au commencement de la
fondation, se haSilloient à leur plaisir
et arbitre. Depuis feurent reforméez
par leur franc vouloir en la façon que
s'ensuyt : elles portoient chausses d'escarlatte ou
de migraine, et passoient lesdictes chausses le ge-
noul au dessus par troys doigtz justement, et ceste
liziere estait de quelques belles broderies et des-
coupures. Les jartieres estoient de la couleur de
leurs bracelletz, et comprenoient le genoul au des-
dessus et dessoubs. Les souliers, escarpins et pan-
toufles, de velours cramoizi, rouge, ou violet, des-
chicquettées à barbe d'e
GARGANTUA 2o3
Au dessus de la chemise vestoîent la belle vas-
quine de quelque beau camelot de soje; sus icelle
vestoient la verdugale de tafetas blanc, rouge,
tanné, grys, etc. Au dessus la cotte de tafetas
d'argent faict à broderies de fin or, et à Tagueille
entortillé, ou, selon que bon leur sembloit, et cor-
respondent à la disposition de Tair, de satin, damas,
velours, orangé, tanné, verd, cendré, bleu, jaune,
clair, rouge, cramoyzi, blanc, drap d'or, toille d'ar-
gent, de canetille, de brodure, selon les festes.
Les robbes, selon la saison, de toile d'or à frizure
d'argent^ de satin rouge couvert de cannetille d'or^
de tafetas blanc^ bleu^ noir^ tanné^ sarge de soye^
camelot de soye_, velours_, drap d'argent, toile d'ar-
gent^ or traict, velours ou satin porfilé d'or en di-
verses protraictures.
En esté, quelques jours, en lieu de robbes por-
toient belles marlottes des parures susdictes, .ou
quelques bernes à la moresque, de velours violet à
frizure d'or sus canetille d'argent, ou à cordelières
d'or guarnies aux rencontres de petites perles in-
dicques. Et tousjours le beau panache, selon les
couleurs des manchons , et bien guarny de papil-
lettes d'or.
En hyver, robbes de tafetas des couleurs comme
dessus, fourrées de loups cerviers, genettes noires,
martres de Calabre, zibelines, etaultres fourrures pré-
cieuses. Les patenostres, anneaulx, jazerans, carcans,
estoient de fines pierreries, escarboucles, rubys, ba-
104 LIVRE I, CHAPITRE LVI
lajs, diamans, saphiz, esmeraudes, turquoyzes, gre-
natz, aga thés, berilles, perles et unions d'excellence.
L'acoustrement de la teste estoit selon le temps.
En hyver, à là mode franco jse; au printemps, à l'es-
pagnole; en esté, à la tusque. Exceptez les festes
et dimanches, esquelz portoient accoustrement
françojs, par ce qu'il est plus honorable et mieulx
sent la pudicité matronale.
Les hommes estoient habillez à leur mode :
chaussés pour le bas d'estamet , ou serge drapée ,
d'escarlatte, de migraine, blanc ou noir. Les hault
de velours d'icelles couleurs, ou bien prés appro-
chantes, brodées et deschicquetées selon leur inven-
tion. Le pourpoint de drap d'or, d'argent, de ve-
lours, satin, damas, tafetas, de mesmes couleurs,
deschicquettés, broudez et acoustrez en paragon ;
les aguillettes de soye de mesmes couleurs ; les fers
d'or bien esmaillez; les sayez et chamarres de drap
d'or, toille d'or, drap d'argent, velours porfîlé à plai-
sir ; les robbes autant précieuses comme des dames ;
les ceinctures de soye, des couleurs du pourpoinct.
Chascun la belle espée au cousté, la poignée dorée,
le fourreau de velours de la couleur des chausses,
le bout d'or et de orfèvrerie, le poignart de mesmes.
Le bonnet de velours noir, garny de force bagues
et boutons d'or; la plume blanche par dessus mi-
gnonnement partie à paillettes d'or, au bout des-
quelles pendoient en papillettes beaulx rubiz, es-
merauldes, etc.
GARGANTUA 2o5
Mais telle sympathie estoit entre les hommes et
les femmes que par chascun jour ilz estoient vestuz
de semblable parure ; et, pour à ce ne faillir, estoient
certains gentilz hommes ordonnez pour dire es
hommes, par chascun matin, quelle livrée les dames
vouloient en icelle journée porter, car le tout es-
toit faict selon l'arbitre des dames. En ces veste-
mens tant propres et accoustremens tant riches, ne
pensez que enlx ny elles perdissent temps aulcun :
car les maistres des garde-robbes avoient toute la
vesture tant preste par chascun matin, et les dames
de chambres tant bien estoient aprinses que en un
moment elles estoient prestes et habillez de pied
en cap^.
Et, pour iceuk accoustremens avoir en meilleur
oportunité, au tour du bojs de Theleme estoit un
grand corps de maison long de demje lieue, bien
clair et assorty, en laquelle demouroient les orfè-
vres, lapidaires, brodeurs, tailleurs, tireurs d*or,
veloutiers, tapissiers et aultelissiers, et là œuvroient
chascun de son mestier, et le tout pour les susdictz
religieux et religieuses.
Iceulx estoient fourniz de matière et estoffe par
les mains du seigneur Nausiclete, lequel par chas-
cun an leurs rendoit sept navires des isles de Per-
las et Canibabes, chargées de lingotz d'or, de soje
crue, de perles et pierreries. Si quelques unions
tendotent à vétusté et changeoient de naïfve blan-
cheur, icelles par leur art renouvelloient en les
206 LIVRE I, CHAPITRE LVI
donnant à manger à quelques beaulx cocqs, comme
on baille cure es faulcons.
CHAPITRE LVII
Comment estoient reiglez les Thelemitti à leur
manière de vivre.
ouTE leur vie estoit employée non par
loix, statu z ou reigles, mais selon
leur vouloir et franc arbitre: se le-
voient. du lict quand bon leur sem-
bloit, beuvoient, mangeoient, travailloient, dor-
moient quand le désir leur venoit. Nul ne les
esveilloit, nul ne les parforceoit ny à bojre, ny à
manger, nj à faire chose aultre quelconcques. Ainsi
Tavoit estably Gargantua. En leur reigle n'estoit
que ceste clause :
FAY CE QUE VOULDRAS,
parce que gens libères, bien nez, bien instruictz,
conversans en compaignies honnestes, ont par na-
ture un instinct et aguillon qui tousjours les poulse
à faictz vertueux et retire de vice, lequel ilz nom-
moient honneur. Iceulxi quand par vile subjection
et contraincte sont déprimez et asserviz, détour-
nent la noble affection par laquelle à vertuz fran-
chement tendoient, à déposer et enfraindre ce joug
de servitude : • car nous entreprenons tousjours
GARGANTUA 207
choses deffendues, et convoitons ce que nous est
dénié.
Par ceste liberté entrèrent en louable émulation
de faire tous ce que à un seul voyoient plaire. Si
quelq'un ou quelq'une disoit : a Beuvons, » tous
buYoient. Si disoit : « Jouons, » tous jouoient. Si
disoit: (k Allons à Tesbat es champs, » tous y al-
loient. Si c'estoit pour voiler ou chasser, les dames,
montées sus belles hacquenées avecques leurs pale- '
froj gourrier, sus le poing mignonnement enguan-
telé portoient chascune ou un esparvier, ou un la-
neret, ou un esmerillon. Les hommes portoient les
aultres ojseaulx.
Tant noblement estoient apprins qu'il n'estoit
entre eulx celluy ne celle qui ne sceust lire, escri-
pre, chanter, jouer d'instrumens harmonieux, parler
de cinq et six languaiges, et en iceulx composer tant
en carme que en oraison solue.
Jamais ne feurent veuz chevaliers tant preux, tant
gualans, tant dextres à pied et à cheval, plus vers,
mieulx remuans, mieulx manians tous bastons, que
là estoient. Jamais ne feurent veues dames tant
propres, tant mignonnes, moins fascheuses, plus
doctes à la main, à l'agueille, à tout acte muliebre
honneste et libère, que là estoient.
Par ceste raison, quand le temps venu estoit que
aulcun d'icelle abbaye, ou» à la requeste de ses pa-
rens, ou pour aultres causes, voulust issir hors,
avecques soy il emmenoit une des dames, celle la-
to8
LIVRE I, CHAPITRE LVII
quelle Tauroit prins pour son dévot, et estoient en-
semble mariez ; et si bien avoient vescu à Theleme
en dévotion et amytié, encore mieulx la conti-
nuoient ilz en mariaige, d'autant se entreajmoient
ilz à la fin de leurs jours comme le premier de leurs
nopces.
Je ne veulx oublier vous descripre un énigme
qui fut trouvé aux fondemens de l'abbaje en une
grande lame de bronze. Tel estoit comme s*en-
suyt:
CHAPITRE LVIII
Enigme en prophétie,
AUYRES hamains qui bon heur attendez^
Levez vos cueurs et mes dictz entendez.
SMl est permis de croyre fermement
Que, parles corps qui sont au Firmament,
Humain esprit de soy puisse advenir
A prononcer les choses à venir.
Ou si l'on peut par divine puissance
Du sort futur avoir la congnoissance,
Tant que Ton juge en asseuré discours
Des ans loingtains la destinée et cours.
Je fois sçavoir à qui le veult entendre
Que cest hyver prochain ^ sans plus attendre.
Voire plus tost, en ce lieu où nous sommes
Il sortira une manière d'hommes.
Las du repoz et faschez du séjour.
Qui franchement iront, et de plein jour,
Subourner gens de toutes qualitez
A différent et partialitez.
GARGANTUA 209
Et qui Touidra les croyre et escouter,
Quoy qu'il en doibve advenir et couster,
Ilz feront mettre en debatz apparentz
Amys entre eulx et les proches parents :
Le filz bardy ne craindra Timpropere
De se bender contre son propre père;
Mesmes les grandz de noble lieu sailliz
De leurs subjectz se verront assailliz.
Et le debvoir d'honneur et révérence
Perdra pour lors tout ordre et différence,
Car ilz diront que chascun à son tour
Doibt aller hault, et puis faire retour,
£t sur ce poinct aura tant de meslées,
Tant de discordz, venues et allées,
Que nulle histoyre où sont les grands merveilles
A faict récit d'esmotions pareilles.
Lors se verra maint homme de valeur,
Par l'esguillon de jeunesse et chaleur,
Et croire trop ce fervent appétit.
Mourir en fleur et vivre bien petit.
Et ne pourra nul laisser cest ouvrage,
Si une fois il y met le couraige,»
Qu'il n'ayt emply par noises et debatz
Le ciel de bruit et la terre de pas.
Alors auront non moindre authorité
Hommes sans foy que gens de vérité.
Car tous suyvront la créance et estude
De l'ignorante et sotte multitude,
Dont le plus lourd sera receu pour juge.
O dommaigeable et pénible déluge!
Déluge, dy-je, et à bonne raison.
Car ce travail ne perdra sa saison
Ny n'en sera délivrée la terre
Jusques à tant qu'il en sorte à grand erre
Soubdaines eaux, dont les plus altrempez
En combatant seront pris et trempez.
Et à bon droict, car leur cueur, adonné
A ce combat, n'aura point perdonné
Rabelais. I. 27
210 LIVRE I, CHAPITRE LVIII
Mesme aux troppeaux des innocentes bestes.
Que de leurs nerfz et boyaulx deshonnestes
* Il ne soit faict, non aux dieux sacrifice,
Mais aux mortelz ordinaire service.
Or maintenant je vous laisse penser
Comment le tout se pourra dispenser.
Et quel repoz en noise si profonde
Aura le corps de la machine ronde.
Les plus heureux, qui plus d'elle tiendront.
Moins de la perdre et gaster s'abstiendront,.
Et tascheront en plus d'une manière
A l'asservir et rendre prisonnière
En tel endroict, que la pauvre deffaicte
N'aura recours qu'à celluy'qui l'a faicte.
Et, pour le pis de son triste accident.
Le clair soleil, ains qu'estre en Occident,
Lairra espandre obscurité sur elle
Plus que d'eclipse ou de nuyct naturelle,
Dont en un coup perdra sa liberté
Et du haut ciel la faveur et clarté.
Ou pour le moins demeurera déserte.
Mais elle, avanticeste ruyne et perte.
Aura longtemps monstre sensiblement
Un violent et si grand tremblement
Que lors Ethna ne feust tant agitée
Quand sur un filz de Titan fut jectée ;
Et plus soubdain ne doibt estre estimé
Le mouvement que feit Inarimé
Quand Tiphœus si fort se despita
Que dens la mer les montz précipita.
Ainsi sera en peu d'heure rangée
A triste estât, et si souvent changée
Que mesme ceulx qui détenue l'auront
Aux survenans occuper la lairront.
Lors sera prés le temps bon et propice
De mettre fin à ce long exercice :
Car les grands eaulx dont oyez deviser
Feront chascun la retraicte adviser.
GARGANTUA 211
Et toutesfoys devant le partement
On pourra veoir en l'air apertement
L*aspre chaleur d'une grand' flamme esprise
Pour mettre à fin les eaux et l'eAtreprise.
Reste en après ces accidens parfaictz
Que les esleuz, joyeusement refaictz,
Soient de tous biens et de manne céleste,
Et d'abondant par recompense honneste
Enrichiz soyent. Les aultres en la fin
Soient denuez : c'est la raison, affin
Que, ce travail en tel poinct terminé,
. Ung chascun ayt son sort prédestiné.
Tel feut l'accord. O qu'est à révérer
Cil qui en fin pourra persévérer !
La lecture de cestuy monument parachevée,
Gargantua souspira profondement, et dist es as-
sistans :
a Ce n'est de maintenant que les gens reduictz
à la créance evangelique sont persécutez; mais
bien heureux est celluy qui ne sera scandalizé, et
qui tousjours tendra au but, au blanc que Dieu,
par son cher fîlz, nous a prefîx, sans par ses affec-
tions charnelles estre distraict ny diverty . » Le moyne
dist : « Que pensez vous, en vostre entendement ,
estre par cest énigme designé et signifié ? —
Quoy? dist Gargantua', le decours et maintien de
vérité divine. — Par saine t Goderan, dist le
moyne, telle n'est mon exposition: le stille est
de Merlin le prophète. Donnez y allégories et in-
telligences tant graves que vouldrez, et y ravassez,
vous et tout le monde, ainsy que vouldrez. De ma
ai2 LIVRE I, CHAPITRE LVIII
part, je ny pense aultre sens enclous qu'une des-
cription du jeu de paulme soubz obscures paroiles.
Les suborneurs de gens sont les faiseurs de parties,
qui sont ordinairement amys, et, après les deux
chasses faictes, sort hors le jeu celluy qui y estoit,
et Taultre y entre. On Croyt le premier qui dict si
Testeuf est sus ou soubz la chorde. Les eaulx sont
les sueurs, les chordes des raquettes sont faictes
de boyaux de moutons ou de chèvres, la machine
ronde est la pelote ou Testeuf. Après le jeu, on se
refraischit devant un clair feu, et change Ton de
chemise, et voluntiers bancquete Ton, mais plus
joyeusement ceulx qui ont guaingné. Et grand
chère. »
VARIANTES
Nous suivons le texte de l'édition de Lyon, François Juste,
1542, in-i6, et nous empruntons nos Variantes : i» à une
édition antérieure à i535, que nous désignons par A. iS35;
a® d l'édition de François Juste, Lyon, i 535 ; 3» à une autre
édition du mime libraire de iSl-j, Nous désignons ces deux
dernières par leur date.
Page 2. Dans l'édition de i535, les vers Aux lecteurs
sont suivis de ces deux mots en lettres capitales : VIVEZ
JOYEUX.
— II, ligne a. A. i535, i535, i537 : par un don
souverain de Dieu.
— Il, 5. A. i535, i535, 1537 : de Dieu je ne parle,
car il ne me appartient.
— 14, vers 3o. A. i535 : Amis.
— 16, 9. Il manque ici un feuillet au seul exemplaire
connu de l'édition antérieure à i 5 3 5 .
— 25, 22. A. i535, i535, i537 : « Je le prouve (di-
soit-il). Nostre Saulveur dict en l'Evangile, Joannis, 16 :
La femme, que est à l'heure de son enfantement, a tristese ;
mais, lorsqu'elle a enfanté, elle n'a souvenir aulcun de son
angoisse. — Ha! (dist-elle), vous dictes bien, et ayme beau-
214 VARIANTES
coup mîeulx ouyrtelz propos de TEvangile, et mîeulx m'en
trouve que de ouyre la vie de saincte Marguerite, ou
quelque autre capharderie. Mais pleust à Dieu... »
Pageay, lignes 21-22. A. 1 535, 1 535, 1 537 : et ce qu'il
trouve par escrit. Ne dict pas Salomon, Provtrbiorum XIV :
Innocens crédit omni 'verbo, et Sainct Paul , prim. Corin-
thio. xiij : Caritas omnia crédit ? Pourquoy ne le croiriez-
Yous? Pour ce, dictes vous, qu'il n'y a nulle apparence. Je
vous dis que pour ceste seule cause vous le devez croire en
foy parfaicte, car les sorbonistes disent que foy est argu-
ment des choses de nulle apparence.
— 3o, 3. A. i535, i535, 1537. Au lieu de : mam-
mallement, il y a : par Sorbonne.
— 33, 14-15. A. i535, i535, i537 : à barbe d'ecre-
visse bien mignonement. Pour
— 37, 16-17. ^' '535 : à cul brenous.
— 39, 7-8. A. i535. Au lieu de : si Dieu me saulve...,
il y a : si le prince le veult et commende; s'il qui en com-
mendant, ensemble donne et pouvoir et sçavoir.
— 47, i-a. A. i535 : comme la paste dedans la met.
— 5i, chap. XIII. Tout ce chapitre a été sauté dans
. l'édition de i537, et le chapitre suivant est chiffré XIII.
— 5i, a5. A. i535: le plus royal, le plus sei-
gneurial.
— 53, 5. A. i535. Au lieu de ; d'une serviette, il y
a : d'un couvre-chief.
— 55, 6-7. A. i535, i535 : docteur en Sorbonne, au
lieu de : en gaie science.
— 56, chap. XIV. A. i535, i535, i537 : Cha-
pitre XIII. Par un théologien, au lieu de : par un sophiste.
— 57, 14. A. i535 : Et ne fait doubte aulcun qu'il
ne parviegne à un degré...
— 57, i5. A. i535, i535, i537 : Par ainsi, je
veulx
VARIANTES 2lD
Page 57, lignes 18-19. A. i535, i535, iSSy : docteur
en théologie.
— 60, 3-4. A. i535 : il n*a pas encor seze ans; i535>
1537 ' il i^'> encore seize ans.
— 60, 14. i535, 1537 : glorifier.
— 61, II. A. i535, i535, i537 : chopiner theolo-
gaiement.
— 63, 17. A. i535 : une horrible forest.
— 65, ai. A. i535, i53S, i537 : Les plagues Bieu.
Je renie Bieu. Frandiene voy tu ben, la mer De, po cap de
bious, das dich gots leyden schend, pote de Christo, ventre
saint Quenet, vertus guoy, par sainct Fiacre de Brye, sainct
Treignant, je foys veu à sainct Thibaud, pasques Dieu, le
bon jour Dieu, le diable m'emport, foy de gentihomme, par
sainct Andouille, par sainct Guodegrain qui feut martyrizé
de pommes cuyttes, par sainct Foutin TapQstre, par sainct
Vit, par saincte Mamye. . . £n outre, les éditions de 1 5 3 ' et
1557 portent : ia martre schend , au lieu d^ : pote de
Christo; Carimary, Carimara, au lieu de : foy de gentil-
homme ; ne diâ ma diâ, au lieu de : par sainct Vit.
— 66, 2 3. A. i535 : ou, pour mieulx dire, de la stu-
pidité des roys de France.
— 66, 29. A. i5 35. Au lieu de ces mots, on lit : pour
veoir si je n'y ferois pas de beaux placquars de merde.
— 67, 2. A. i535, i535, i537 : feut Sorbonne.
— ' 67, 7. A. i53 5, i535, i537 : Faculté théologale.
— 67, 11-12. A. i535, i535, i537 : qu*à un théo-
logien.
— 67, 18. A. i535, i535, i537 : théologale.
— 68, i5-i6. A. i535, i535, i537 : theologalement.
— 68, 20-24. A. '535, i535, i537 : le théologien.
— 72, 2-4. A. i535, i535, i537 : le théologien.
— 72, 3. A. i535, i535, i537 : contre les Sorbonistes.
— 73, 21. A. i535, i535, i537 • décent à Pestât
théologal.
2l6 VARIANTES
Page 74, ligne 4. A. i535, i535, iSSy. Aulieu de : tenu
chez les Mathurins, il y a : de Sorbone.
— 74, a5-a6. A. i53 5, i535, i537 : Les Sorboni-
coles.
— 75, 19. i535, 1537 : et diette.
— 75, 20. A. i535, i535, i537 : Sorbonagres.
— 76, 12. A. i535, i535, i537 : theologiques.
— 85, i.A. i535 : nommé Séraphin Calobany.
— 90, a 3. A. i535 : la rivière de Loire à Montsoreau.
— 90, 28. A. i535 : creusoyt les rochiers et gouffres de
la fosse de Savigny.
— 92, 5-6. A. I 535 : depuis la porte de Bess jusques à
la fontaine de Narsay.
— 93, 16. A. i535, i535, i537 : des Arabes.
— 94, i2-i3. A. i535 : à sa divine bonté.
— 100, fo. i535 : tombit de dessus sa jument; i537 :
tombit de dessus sa grande jument.
— 102, 10. A. i535 : Grippeminaud.
— 12 3, 28-29. ^' i^^^ • c^ ^'^^^ P^ '^Q c^ d'aller.
— 127, 24-25. A. i535 : oultre passé les monts cas-
piens, avoir transfreté...
— 139, a 3. A. i53 5 : poinct les armes ny...; i535 :
les armes ny...
— 140, 2 2-2 3. A. i53 5 : femme que soyt.
— 140, 2 5. A. i535 : de sept cannes.
— 143, 1-2. A. i535 : il y avoit vivres à suffisance.
— 170, 25-26. A. i535, i535. Au lieu de : mais de
tels imposteurs...^ il y a : mais ces prédications diabolic-
ques infectionnent les âmes des pauvres et simples gens.
— j83,chap.XLIX. A. i535, i535, i537 iChap.XLVII.
— 208, 12. A. i535, i535, i537 : Enigme trouvée
es fondemens de l'abbaye des Thelemites,
VARIANTES 217
Page 211, vers 5. A. 1 535 :
Reste en après qu*yceux trop obligez,
Prenez, lassez, travaillez, affligez.
Par le saint vueil de Veternel seigneur.
De ces travaux soyent refaictz en bonheur
Que les esleus..,
i53 5 et 1537, après les quatre vers ci-dessus, terminent
ainsi :
Là verra Von par certaine science
Le bien et fruict qui sort de patience;
Car cil qui plus de pêne aura souffert
Auparavant, du lot pour lors offert
Plus recepvra. Oh! qu'est à révérer
Cil qui pourra enfin persévérer !
m
— 211, 27. A. i53 5, i535, 1537: « Par sainct Gode-
ran, dict le moyne^ je pense que c'est la description du jeu
de paulme, et que la machine ronde est l'esteuf, et ces
nerfz et boyaulx de bestes innocentes sont des racquettes, et
ces gens eschauffez et debatans sont les joueurs. La fin est
que, après avoir bien travaillé, ilz vont repaistre, et grand
cbiere. »
28
TABLE
DU LIVRE PREMIER
Pages.
LA VIE TRESHORRIFICQUE DU GRAND GAR-
GANTUA PERE DE PANTAGRUEL i
Aux Lecteurs a
Prologue de l'auteur 3
Chapitre I. De la Généalogie et antiquité de Gar-
gantua 9
Chapitre II. Les Fanfreluches antidotées trouvées en
un monument antique 12
Chapitre III. Comment Gargantua fut unze moys
porté ou ventre de sa mère 16
Chapitre IV. Comment Gargamelle, estant grosse de
Gargantua, mengea grand planté de tripes .... 19
Chapitre V. Les Propos des bîenyvres 20
Chapitre VI. Comment Gargantua nasquit en façon
bien estrange 2 5
Chapitre VII. Comment le nom fut imposé à Gargan-
tua, et comment il humoit lepiot 29
220 TABLE
Pages.
Chapitre VIII. Comment on Testit Gargantua . . . . 3i
Chapitre IX. Les Couleun et livrée de Gargantua . . 36
CHAPrrRE X. De ce qu'est signifié par les couleurs blanc
et bleu $9
CHAPrTRE XI. De TAdolescence de Gargantua .... 44
Chapitre XII. Des Cbevaulx factices de Gargantua . . 47
Chapitre XIII. Comment Grandgousier congneut
l'esperit merveilleux de Gargantua à l'invention
d'un torchecul Si
Chapitre XIV. Comment Gargantua feut institué par
un sophiste en lettres latines 56
Chapitre XV. Comment Gargantua fut mis soubz
aultres pédagogues $9
CHAPrTRE XVI. Comment Gargantua fut envoyé à
Paris, et de l'énorme jument qui le porta, et
comment elle deffit les mousches bovines de la
Beauce ^ 62
Chapitre XVII. Comment Gargantua paya sa bien
venue es Parisiens, et comment il print les grosses
cloches de l'église Nostre Dame 64
Chapitre XVIII. Comment Janotus de Bragmardo feut
envoyé pour recouvrer de Gargantua les grosses
cloches 67
Chapitre XIX. La Harangue de maistre Janotus de
Bragmardo, faicte à Gargantua pour recouvrer les
cloches 69
Chapitre XX. Comment le sophiste emporta son drap,
et comment il eut procez contre les aultres mais-
très 72
Chapitre XXI. L'Estude de Gargantua selon la disci-
pline de ses précepteurs sophistes 7 S
Chapitre XXII. Les Jeux de Gargantua 79
Chapitre XXIII. Comment Gargantua feut institué par
TABLE 221
Pages.
Ponocrates en telle discipline qa'il ne perdoit heure
du jour 84
Chapftre XXIV. Comment Gargantua employoit le
temps quand l'air estoit pluvieux 94
Chapitre XXV. Comment feut meu entre les fouaciers
de Lemé et ceulx du pays de Gargantua le grand
débat dont furent faictes grosses guerres 98
Chapitre XXVI. Comment les habitans de Lerné, par
le commandement de Picrochole, leur roy, assail-
lirent au despourveu les bergiers de Gargantua . . 101
Chapitre XXVII. Comment un moine de Seuillé saulva
le cloz de Tabbaye du sac des ennemys 104
Chapifre XXVIII. Comment Picrochole print d'assault
la Roche-Clermauld, et le regret et difficulté que
feist Grandgousier de entreprendre guerre m
Chapitre XXIX. Le Teneur des lettres que Grandgousier
escripvoit à Gargantua 114
Chapitre XXX. Comment Ulrich Gallet fut envoyé
devers Picrochole 116
Chapitre XXXI. La Harangue faicte par Gallet à
Picrochole ..r 117
Chapitre XXXII. Comment Grandgousier, pour
achapter paix, feist rendre les fouaces 121
Chapitre XXXIII. Comment certains gouverneurs de
Picrochole, par conseil précipité, le mirent au der-
nier péril ia5
Chapitre XXXIV. Comment Gargantua laissa la ville
de Paris pour secourir son païs, et comment Gym-
naste rencontra les ennemys 1 3 1
CHAprTRE XXXV. Comment Gymnaste soupplement
tua le Capitaine Tripet et aultres gens de Picrochole. 1 3 4
Chaph-re XXXVI. Comment Gargantua demoUit le
chasteau du Gué de Vede, et comment ilz passèrent
le gué i37
222 TABLE
Pages.
Cbapitu XXXVII. Comment Gargantua, soy peignant,
faisoit tomber de ses cheveulx les bouUetz d'artil-
lerye 140
Chapitre XXXVIII. Conmient Gargantua mangea en
sallade six pèlerins 14}
Chapitu XXXIX. Comment le moyne feust festoyé
par Gargantua, et des beaulx propos qu'il tint en
souppant 146
Chapitre XL. Pourquoy les moines sont refuîs du
monde, et pourquoy les ungs ont le nez plus grand
que les aultres 1 5 1
Chapitre XLI. Comment le moyne feist dormir Gar-
gantua, et de ses heures et bréviaire i55
Chapitre XLII. Comment le moyne donne couraige
à ses compaignons et comment il pendit à une arbre. 1 58
Chapitre XLIII. Comment l'escarmouche de Picro-
chole fut rencontré par Gargantua, et comment le
moyne tua le capitaine Tyravànt, et puis fut pri-
sonnier entre les ennemis 161
Chapitre XLIV. Comment le moyne se desfist de ses
guardes, et comment l'escarmouche de Picrochole
feut defiPaicte i65
Chapitre XLV. Comment le moyne amena les pèlerins,
et les bonnes paroUes que leur dist Grandgousier . 1 68
Chapitre XLVI. Comment Grandgousier traicta
humainement Toucquedillon prisonnier 172
Chapitre XLVII. Comment Grandgousier manda
quérir ses légions, et comment Toucquedillon tua
Hastiveau, puis fut tué par le commandement de
Picrochole 176
Chapitre XLVIII. Comment Gargantua assaillit Picro-
chole dedans la Roche-Clermaud, et defist l'armée
dudict Picrochole 180
Chapitre XLIX. Comment Picrochole, fuiant, feut
TABLE lll
Pigei.
lurprint de miles fortunes, el ce que fdi GirgiO'
Iu> ipréi la bataille 18]
CflAPrTKi L. La Conlion que feiil GargiMua éi
»«incu. 18S
Chatitri LI. Cammenl lei videurs Garganlaiites
feurem recompeatez apréi la bataille 190
CuPiTSi LU. Commeal: Gargantua feîst bislic pour le
raojne l'abbaye de Theleme 191
Ciurrru Llli. Comment feul baille e( dotëe l'abbaye
dci Thelemiiei 194
Ceititu LIV. Inscriplion mise lus la gnude porte
de Theleme -.,-.,.,,.-.- ^ , - - - 197
CiupiTaE LV. CommenI esloil le manoir des Thele-
Cbapitu LVI. Commeal estaient veiiuz les religieux
et religieuses de Theleme 101
CiuFiTM LVIL CommenI esloienl reiglez les Tbele-
miles i leur minieredevivre 106
Cbipitu LVIII. Enigme en prophétie aoB
Vauintu du Livai ruMua 11}
A PARIS
DES PRESSES DE D. JOUAUST
Imprimeur breveté
Rue Saint-Honoré , 338
R 5: *^ n H) ^
'-> *<> ftj/ i;î -.^ 4/